Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Quelques étranges mimétismes

Revue La Vie des Bêtes, n°123 d’octobre 1968

 

J’ai passé ce qu’il est convenu d’appeler les vacances (mais quel écrivain est jamais en vacances?) à méditer sur un livre prodigieux. Prodigieux par sa science, son esprit critique, son bon sens, souvent son humour, mais surtout par sa maîtrise, par son sujet, qui est ce que la nature vivante nous offre sans doute de plus troublant: il s’agit du livre du biologiste allemand Wolfgang Wickler sur le «Mimétisme animal et végétal»[1]. S’il est un aspect de la nature où tout semble trahir l’action d’une pensée cachée, toute puissante, d’une imagination et d’une fantaisie sans limites, d’une ingéniosité dépassant ce que la science-fiction a conçu de plus fantastique et de plus dément, c’est bien le mimétisme. Encore que le livre de Wickler, qui est professeur de physiologie du comportement à l’Institut Max Planck, de Seewiesen, en Allemagne fédérale, se borne scrupuleusement à l’exposé des faits, et qu’un lecteur français soit parfois, à tort, enclin à lui reprocher un excès d’érudition germanique, les faits eux-mêmes constituent un tel stimulant pour la réflexion et la spéculation que l’ouvrage se dévore comme un roman.

la barbue dissimulée dans le sable

Mimétismes, camouflage, imitation: la nature a plus d’un tour dans son sac pour tromper son monde. Exemple: la barbue, ci-dessus, dissimulée dans le sable. (photo Jacques Six)

Mais donnons plutôt un exemple.

«En Afrique orientale, rapporte Wickler, au voisinage du fleuve Kibwesi, on peut trouver une plante aux inflorescences particulièrement belles. Longues d’un demi-centimètre environ, elles ressemblent quelque peu à celles du genêt et s’attachent à une tige verticale, comme celle du lupin. Des botanistes expérimentés qui (au vu de cette plante) l’identifiaient comme une Tinaea ou une Seamopteris et qui la cueillaient sont restés, à leur grand étonnement, avec une tige nue à la main: les fleurs n’étaient pas tombées, elles s’étaient envolées — c’étaient des cigales, soit Hyraea gregoryi, soit Hyraea nigrocincta. Un insecte isolé rappelle déjà tellement une fleur qu’on s’y laisse toujours prendre. Hinde les a vues près de Kitui, isolées ou par groupes sur des branches horizontales ou même entre les feuilles; China et plusieurs autres explorateurs les ont vues comme inflorescences sur des tiges nues verticales; de même que les a vues ainsi le professeur Leaky, le célèbre découvreur du Zinjanthropus, dans la gorge d’Olduvai (Afrique occidentale), qui connaît ces insectes d’autant mieux qu’il était là quand on en éleva plusieurs générations au musée Coryndon de Nairobi».

J’espère que le lecteur a bien compris ce texte: des botanistes expérimentés, apercevant un buisson en fleurs qu’ils identifient sur le champ à cause de ses fleurs tellement caractéristiques qu’il est impossible de les confondre, découvrent, en cueillant une branche, que les prétendues fleurs si caractéristiques sont en réalité un vol de cigales posées sur un buisson non fleuri. Non seulement chaque cigale est la reproduction exacte d’une fleur, mais quand le vol de cigales se pose sur une branche, les insectes se disposent deux par deux de part et d’autre de la tige de façon à reproduire exactement la grappe de fleurs.

Bien entendu, cet extraordinaire dispositif n’a pas pour but de tromper les botanistes: qu’importent à ces cigales africaines quelques hommes rarement rencontrés? On devine qu’il s’agit là d’un camouflage destiné à donner le change aux ennemis de la cigale en question, les oiseaux prédateurs chassant à vue.

Quand la cigale vole, elle se trouve en perpétuel danger d’être reconnue et gobée. Mais aussitôt posée et déguisée en fleur, de quel recours l’oiseau dispose-t-il encore pour la démasquer? J’ai eu déjà l’occasion d’expliquer ici que les oiseaux n’ont généralement aucun odorat, au point que certains savants pensent qu’aucun oiseau ne dispose de ce sens si important chez les mammifères.

J’ai également expliqué pourquoi: les odeurs servent essentiellement aux marquages de territoire. Or, une marque odorante n’est reconnue que dans les espaces à deux dimensions, les surfaces. Il faut passer dessus pour la reconnaître: voir le manège du chien suivant une piste. S’il la perd, il ne peut la retrouver qu’en cherchant au hasard jusqu’à ce qu’il la coupe de nouveau. Les seuls signaux avertisseurs efficaces dans l’espace à trois dimensions, c’est-à-dire en l’air, sont les signaux sonores et visuels: voilà pourquoi les oiseaux chantent et ont généralement des plumages vivement colorés. Voilà pourquoi aussi ils ont la vue fine et l’ouïe aiguisée.

Cet être aérien doué d’une vue fine et d’une ouïe aiguisée étant l’ennemi héréditaire des insectes, ceux-ci, pour le tromper, disposent donc de deux moyens: le silence et le camouflage. Il existe bien de nombreux insectes bruyants. Mais on remarquera que ce sont des insectes qui se déplacent peu, ou bien que, pour se déplacer, ils se taisent. La cigale, si bruyante, ne stridule que lorsqu’elle s’est figée contre le tronc de l’arbre où son habit couleur d’écorce la rend presque invisible. L’insecte le plus royalement chamarré, le papillon, est aussi le plus silencieux. Non seulement il n’émet aucun son, mais son vol lui-même est parfaitement insonore, contrairement à tant de bourdonnements d’insectes.

On comprend dès lors l’intérêt du camouflage pour l’insecte. Mais que la chose soit intéressante n’explique pas pourquoi elle l’est. S’il en était ainsi, il faudrait expliquer pourquoi les insectes ne disposent pas du fusil à plomb, dont la possession serait bien plus intéressante encore contre les oiseaux!

le butor étoile au milieu des roseaux.
De corps effilé, le bec dans le prolongement de son cou, le butor étoile au milieu des roseaux. (photo Georg Quedens)

L’utilité n’explique rien. Notre expérience quotidienne ne cesse de nous prouver que la nature ne nous a pas dotés de tout ce qui nous serait utile. Et pourtant, dans le domaine du camouflage, tout ce qui est imaginable, même le plus extravagant, existe. Absolument tout. Voyons cela de plus près.

La forme la plus simple de camouflage est celle qui assure l’invisibilité dans le milieu où l’animal vit habituellement, son substrat, comme disent les naturalistes. Et là les exemples sont innombrables, dont certains connus de tous, comme la couleur blanche des animaux polaires et la livrée également blanche revêtue l’hiver par beaucoup de ceux qui hantent nos régions tempérées.

J’ai cité tout à l’heure la cigale dans l’arbre. Mais les sauterelles sont vertes tant que l’herbe l’est aussi, et nombre d’entre elles, quand celle-ci se dessèche sous le soleil de l’été, prennent une couleur rousse ou feuille morte rigoureusement identique, ou, selon le mot employé par les savants, cryptique.

Wickler cite de nombreux exemples inconnus même des naturalistes non spécialisés dans les arcanes du mimétisme. En voici un qui, j’en suis sûr, surprendra la plupart de mes lecteurs. Il est très intéressant, car il donne au mot «invisible» un sens auquel nul ne saurait spontanément penser, et ce sens est précisément le seul qui soit valable dans la nature.

Quand il y a huit ou neuf mille ans, les hommes s’avisèrent pour la première fois que certaines herbes produisaient des graines comestibles, ils furent particulièrement alléchés par l’une d’entre elles dont les graines se prêtaient à toutes sortes d’usages: on pouvait les manger crues, bouillies, ou mieux encore moulues et cuites sous forme de pâte levée. Cette herbe, que les savants appellent maintenant triticum n’est autre que le blé sauvage. On le trouvait dans toute la zone méditerranéenne depuis l’Espagne jusqu’en Asie moyenne. Malheureusement, le blé sauvage était d’un maniement difficile. En particulier, sa graine tombait à la moindre secousse dès qu’elle était mûre, et on la perdait. Mais bientôt nos ancêtres eurent l’idée de semer cette graine et d’en faire des champs, les premiers champs cultivés. Pour cela, il fallait, comme dit l’Évangile, «séparer le bon grain de l’ivraie», et l’on inventa le van. Dès lors, le cycle des récoltes, des vannages et des semailles eut pour résultat de sélectionner les épis dont les graines ne tombaient pas, puisque seules étaient recueillies et donc resemées les graines qui n’avaient pas été perdues (observation que l’on pourrait prendre pour une lapalissade, mais dont les conséquences vont loin).

Ainsi, à la longue, le blé «domestique» devint un épi à grains solidement fixés, détachés seulement par le battage. Quant au vannage, il sélectionnait forcément les grains les plus gros: le blé eut donc, à travers les siècles et les millénaires, tendance à grossir, puisque seuls étaient réservés les grains les plus gros, les autres étant perdus lors du battage et du vannage.

Et voici où apparaît, si l’on peut dire, l’invisibilité dont je parlais. Dans les champs de blé à demi sauvages des premiers agriculteurs poussait aussi une mauvaise herbe produisant des grains assez semblables à ceux du blé, mais d’un goût plus âcre et dotés d’une barbe piquante et accrocheuse assurant sa dissémination dans la nature. Au battage, la mauvaise herbe libérait son grain comme le blé. Ce grain, plus petit, traversait le van et allait au dépotoir. Sauf quand un exemplaire exceptionnellement gros ne traversait pas le tamis du van, était donc recueilli avec le blé et resemé avec lui. Le vannage sélectionna donc peu à peu les gros exemplaires de cette mauvaise herbe qui, dans les cultures, tendit peu à peu à produire des grains aussi gros que ceux du blé. Dès lors, on ne disposa plus d’aucun moyen de les séparer: vis-à-vis du van, unique moyen de discrimination, les grains de cette mauvaise herbe avaient acquis l’invisibilité protectrice. L’homme, consommateur de blé et non de mauvaises herbes, savait, certes, bien les distinguer. Mais à quoi lui servait ce pouvoir, puisqu’il ne disposait, pour tout moyen d’opérer un tri efficace, que du seul van, qui lui ne distinguait pas le blé du grain de cette mauvaise herbe?

Suivons jusqu’au bout l’histoire de cette mauvaise herbe que je n’ai pas encore nommée. Cette histoire, selon les spécialistes du néolithique, se déroulait dans les montagnes de l’Asie mineure. Les habitants des hautes vallées froides ne tardèrent pas à remarquer que le blé était plus fragile que la mauvaise herbe, et en particulier qu’il supportait moins bien les gelées. Il arriva qu’un jour, le froid hivernal ayant tué toutes les semences de froment, on ne récolta que les grains de la mauvaise herbe. Et l’on s’aperçut alors que ces grains fournissaient eux aussi un excellent aliment: le seigle (car c’était lui) était inventé. Plus robuste, plus vivace, plus rustique, cette plante qui d’abord n’avait été qu’une mauvaise herbe inutilisable était à la longue devenue une authentique céréale en se rapprochant peu à peu du blé par mimétisme.

Si j’ai raconté l’histoire du seigle dans cette revue consacrée aux bêtes, c’est qu’elle nous donne l’idée de ce que peut être l’apparition d’une espèce mimétique dans le cas le plus simple: celui d’un être qui se met à ressembler à un autre parce que cet autre dispose d’un efficace moyen de survie. Cependant, il ne faut pas exagérer la portée de cette analogie, au contraire. Elle nous permet bien plutôt de toucher du doigt ce qu’il y a de proprement mystérieux dans le mimétisme animal. En effet, l’extraordinaire plasticité des plantes, dont témoigne la gamme toujours renouvelée des variétés offertes par les fleuristes et les pépiniéristes, devrait faire prévoir que le mimétisme est un phénomène surtout végétal. Or, il n’en est rien. C’est dans l’univers des insectes, si peu plastique qu’il n’a pratiquement pas changé depuis des millions d’années, que le mimétisme est le plus répandu. Et c’est là aussi qu’il fournit les cas les plus incroyables.

La mante à l’orchidée rose

Voici par exemple la mante Hyménopus coronatus, que l’on trouve en Malaisie. Cette bestiole, qui se nourrit d’insectes, vit uniquement sur la fleur rose d’une certaine espèce d’orchidée. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs? Parce qu’elle est elle-même une fleur de cette orchidée. Elle en a la couleur, ou plutôt toutes les tonalités. Et quand elle est posée, il est absolument impossible de la distinguer de la fleur elle-même, car au stratagème de ses couleurs elle ajoute celui d’attitudes qui ordonnent ses lignes de façon à les fondre parmi celles de la plante. À quoi servent les belles fleurs odorantes de l’orchidée et le nectar dont elles sont gorgées? À attirer l’insecte pollinisateur. L’insecte arrive donc et se pose sur l’indiscernable mante pour la butiner. Il y trouve sa mort. Comment pourrait-il y échapper? La mante est l’exacte réplique du réceptable où il doit chercher sa nourriture. Si notre environnement, à nous humains, était peuplé de pièges semblables, le loup saurait imiter le sein maternel jusque dans son moindre détail. Il saurait, pour dévorer l’agneau, se faire brebis. Félicitons-nous que les lois de la vie nous épargnent cette horreur et qu’elles semblent si différentes au niveau des insectes et du nôtre.

On doit, au passage, se demander comment la sélection darwinienne (dont l’apparition du seigle fournit un exemple parfait) pourrait avoir réalisé le piège de l’Hymenopus coronatus. Il faudrait, pour en retrouver le mécanisme, admettre que toutes les mantes ne ressemblant pas à une orchidée, ont été peu à peu éliminées au profit de celle qui présente cette ressemblance. Mais cette hypothèse dissimule habilement la difficulté, qui est de savoir pourquoi il existe une mante tellement semblable à une orchidée et, subsidiairement, la ressemblance étant supposée expliquée, pourquoi ladite mante possède l’infaillible instinct de l’utiliser à son profit, en se mettant précisément à l’affût sur l’orchidée qui a servi de modèle à son anatomie, et nulle part ailleurs. C’est devant de tels cas concrets que l’on comprend Jean Rostand qualifiant l’évolution darwinienne de «conte de fées». Après l’atroce, voici le cocasse.

Il existe en Thaïlande une mouche de la famille des Fulgores, ou «porte lanterne», que l’amateur de curiosités ne se lasse pas de regarder à la loupe en se demandant s’il rêve, et pourquoi la nature s’est donnée tant de peine à lui faire prendre les vessies pour des lanternes (c’est le cas de le dire).

À première vue, l’insecte n’offre rien de bien extraordinaire, et c’est pourquoi la loupe est nécessaire. On voit une bestiole grisâtre aux ailes tachetées de blanc à leur extrémité. L’avant du corps présente une tête assez volumineuse avec deux gros yeux noirs brillants surmontée de longues antennes noires.

Tant que le Fulgore thaïlandais est immobile, c’est donc un insecte assez banal. Mais le voici qui s’envole, et l’on se frotte les yeux: il vole à reculons! À reculons? Par quel prodige? Suivons ses évolutions. Après avoir un moment tournoyé, le voilà qui se repose, toujours à reculons, sur une branche. C’est le moment, après l’avoir occis au vaporisateur, de sortir la loupe. Voyons un peu comment ce volatile s’y prend pour défier ainsi toutes les lois de l’aérodynamique. C’est très simple: il ne les défie en aucune façon. Il ne vole pas à reculons. Simplement, si l’on peut ici user d’un tel mot, il s’offre la fantaisie du plus inattendu des déguisements: l’extrémité postérieure de son individu porte le masque d’une extrémité antérieure, et inversement. Dans la célèbre pièce de Rostand, Cyrano menace plaisamment un fâcheux de lui fesser les joues. Vaine menace pour le porte-lanterne, qui a pris les devants en se peignant une tête sur le derrière et un anus sur la tête. Et il ne faudrait pas croire que la ressemblance est approximative. Loin de là! Tout y est. Les yeux dont je parlais — les yeux postiches — sont d’un réalisme tel que seule la loupe révèle leur imposture. De même les antennes. De même les autres pseudoarticles qui adornent son postère menteur. Et de même enfin le faux anus qui, à l’autre bout du personnage, camoufle en émonctoire les authentiques mandibules.

Et à ce burlesque déguisement des formes, le fulgore ajoute la bonne blague d’un comportement confirmatif: posé, il arbore et agite sa fausse tête fièrement dressée, cependant que sa vraie tête se colle au sol comme si la nature la lui avait donnée pour s’asseoir!

Quel est le but de cette mascarade? Les savants qui ont observé le porte-lanterne dans son milieu vivant n’ont aucun doute sur son utilité. D’abord l’instinct du prédateur le porte naturellement, et avec raison, à attaquer sa proie à la tête, réceptacle des plus importants centres nerveux: qui détruit la tête se rend maître du corps. Au contraire, l’extrémité des ailes peut très bien supporter quelques horions et coups de bec sans entraîner la mort. On voit donc que, déjà, par sa simple inversion d’arrière en avant et réciproquement, le stimulus qui dirige l’attaque ennemie lui ôte l’essentiel de son efficacité. Mais il y a plus. Le prédateur sait, instinctivement que, sitôt son attaque décelée, la proie va s’envoler. Et de même que les batteries de D.C.A. se pointent en avant de leur objectif pour annuler l’effet de son mouvement, de même le prédateur se prépare à modifier l’impact de son attaque vers la direction attendue de l’envol. D’où sa déroute quand l’envol s’opère du côté opposé! Ici encore, la prétendue explication darwinienne apparaît parfaitement dérisoire, et aucun raisonnement ne saurait noyer la claire révolte du bon sens, qui refuse de croire que le hasard seul a pu monter un stratagème tellement complexe qu’il trompe les naturalistes eux-mêmes.

Si le hasard, fut-il astucieusement trafiqué dans l’alambic mathématique d’ingénieurs rêveurs comme Simpson, est capable de faire cela, mieux vaut admettre tout de suite, selon une comparaison célèbre, que l’œuvre de Darwin a été entièrement écrite par un singe s’exerçant à taper sur une machine à écrire.

D’autant plus que le cas du fulgore, loin d’être unique, se retrouve sous des formes plus compliquées encore chez nombre d’autres insectes. À lire par exemple le chapitre consacré aux ocelles par Wickler, on se demande même qui exactement la nature s’est proposé comme dupe de ses inventions carnavalesques.

On sait ce que sont les ocelles, ces ornements en forme d’yeux que l’on trouve sur les ailes postérieures de tant de papillons. Imitent-elles réellement des yeux? Une réponse affirmative étant, on le conçoit, fort embarrassante, même pour le darwinien le plus endurci, on a tenté de le contester. On a dit que les naïfs savants finalistes trouvaient des ressemblances là où il n’y avait que jeu de la nature et rencontre fortuite.

Pour en avoir le cœur net, l’Allemand Blest s’est livré en 1957 à une série d’expériences dont l’ingéniosité et la patience forcent l’admiration.

Tout d’abord, il a livré à des bruants élevés en cage, donc inexpérimentés, des lots de papillons ocellés. L’oiseau se précipitait aussitôt sur l’insecte pour le dévorer, mais il avait un mouvement de recul dès que celui-ci, menacé, exhibait soudain ses ocelles en déployant ses ailes et en découvrant ainsi ses ailes postérieures. Si l’on ôtait préalablement les écailles colorées du papillon, ce qui avait pour résultat d’effacer les ocelles, l’insecte avait beau étaler ses ailes, il était sur le champ dévoré.

Donc, première conclusion: il est patent que les ocelles ont bien pour but (si l’on se rappelle le réflexe du papillon attaqué) et pour résultat (si l’on observe le réflexe de l’oiseau) la défense de la proie contre le prédateur, ce qui avait été contesté par certains néo-darwiniens, naturalistes en chambre.

Deuxième expérience de Blest, destinée à savoir si la peur de l’oiseau est due à l’apparition soudaine d’une quelconque image d’abord invisible, ou si elle est imputable à sa ressemblance avec un œil: à des bruants, des pinsons et des mésanges charbonnières, il offrit, sur un plat, des vers de farine que tous ces oiseaux mangent volontiers, et, au moment où l’oiseau se disposait à manger, il projeta soudain, avec une lanterne magique, différents dessins à droite et à gauche de la proie. Ces dessins étaient des croix, des carrés, des traits parallèles, des anneaux simples, des anneaux concentriques, et enfin des reproductions de plus en plus fidèles d’un œil. Et il constata, comme le prévoyait le bon sens et en dérision des élucubrations néo-darwiniennes, que le pouvoir d’intimidation de ces dessins sur l’oiseau était d’autant plus fort qu’ils ressemblaient davantage à des yeux. «Deux paires d’anneaux qui ressemblaient beaucoup à des yeux convergents de vertébrés effrayèrent les oiseaux au plus haut point», rapporte Wickler.

Remarquons au passage une inexplicable contradiction de la nature: si le dessin de l’œil éloigne le coup de bec, pourquoi l’immense majorité des vertébrés mettent-ils tant de soin à camoufler leurs yeux, notamment, chez les oiseaux eux-mêmes, par des bandes noires où la couleur sombre de l’œil est quasi impossible à repérer? Comment une sélection darwinienne identique aboutirait-elle à des résultats rigoureusement contradictoires? Si des résultats sont contradictoires, c’est que les causes ne sont pas identiques. On ne sort pas de là.

Je voudrais, pour en terminer cette fois, évoquer une sorte de mimétisme qui fera rêver quiconque (ce n’est pas mon cas) pratique la pêche ou la chasse. C’est celui qui inspire à une foule d’animaux l’exploitation du leurre destiné à tromper le gibier en lui offrant une fausse proie qui en fait une proie lui-même: pour tout dire, le coup de la mouche artificielle dont on agrémente l’hameçon.

L’exemple le plus sommaire est celui d’une grande grenouille vorace d’Amérique du Sud, du genre Ceratophrys. Elle chasse à l’affût, gardant son corps dans une parfaite immobilité… à l’exception d’un petit doigt de la main qu’elle remue doucement pour lui donner l’aspect d’un appétissant vermisseau. On voit ce qu’il en résulte infailliblement pour les affamés croisant dans les parages.

Déjà plus sophistiquée est la méthode pratiquée par l’énorme tortue Macrocemys temmenchii, qui vit de poissons d’eau douce dans la région du Mississipi. Ce colosse de 200 kilos a mis au point une technique peu fatigante pour se rassasier. Enfoui dans la vase d’un fond fluvial, il se borne, quand il a faim, à ouvrir la bouche.

«La cavité buccale est noirâtre, écrit Wickler, comme la langue épaisse sur le bout de laquelle se trouve un appendice fourchu taché de rouge, que des muscles font tourner. Les poissons qui cherchent des proies semblables s’approchent toujours plus près de cet objet animé et tentent de le happer. Mais, ce faisant, ils ont déjà, sans le savoir, la partie antérieure du corps engagée dans la bouche largement ouverte de la tortue, qui referme avec la rapidité de l’éclair ses puissantes mâchoires en crochet».

Et si les pêcheurs à la ligne m’objectent qu’ils n’ont pas l’habitude de se tapir la bouche ouverte dans les fonds vaseux, qu’ils veuillent bien reconnaître dans l’araignée d’Amérique Mastophora leur maître authentique. Cette araignée, comme toutes ses congénères, joue du fil en virtuose. Mais pas pour tisser des toiles. Installée dans les branchages, elle y dispose un gréement conçu pour lui permettre, de brindille à brindille, les rapides manœuvres d’un champion de la vieille marine à voile. Cela fait, elle sécrète une sorte de goutte brillante et gluante qu’elle colle au bout d’un fil dont l’extrémité est tenue «en main» par l’une ou l’autre de ses pattes antérieures: c’est très exactement une ligne dont elle va user comme le pêcheur au lancer, faisant tournoyer la goutte brillante, la projetant dans l’espace, lui imprimant de savantes évolutions propres à lui donner toutes les apparences d’un innocent moucheron. L’éclat de la goutte brillant au soleil ressemble à s’y méprendre aux reflets diffusés par une agitation d’ailes minuscules. Les gros insectes carnassiers en chasse dans les environs ne manquent pas de se jeter dessus et se trouvent en un éclair collés, ligotés, piqués, anesthésiés et dévorés, à moins que l’astucieuse araignée les entrepose dans un coin de son installation, dûment immobilisés, en vue de temps moins prospères.

Arrêtons là les exemples de mimétisme, de camouflage et d’imitation: ce dernier cas nous invite, une fois de plus, à nous demander si l’homme a réellement inventé quelque chose qu’aucune autre bête n’ait trouvé avant lui. Finalement, on ne voit guère que la roue et le feu. Si la ruse la plus complexe est signe d’intelligence, il faut bien la reconnaître ici. Le problème est de savoir de quelle intelligence il s’agit, l’intelligence de qui. Les anciens apologistes répondaient vaillamment, de la Providence, du Créateur. Les savants spiritualistes modernes savent que tout cela est bien plus compliqué. La ruse employée à tuer (comme c’est presque toujours le cas) illustrerait une Providence peu convaincante. Nous entrons là dans un labyrinthe de spéculations où l’étude de la nature nous pousse invinciblement sans nous en délivrer le plan. Nous sommes invités à penser, et à le faire modestement, sachant, comme le disait Pascal, que nous savons le tout de rien, et que plus nous entrons dans l’inconnu, plus ses bornes se reculent.

Aimé Michel

Notes:

(1) Hachette (collection Univers des Connaissances).