Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Réflexion sur un été sanglant

Chronique parue dans France Catholique − N° 1865 – 10 septembre 1982

 

Un je ne sais quoi, dans notre bout de terre pacifique que le terrorisme stupéfie, me dit que l’Histoire, en panne depuis 1945 - trente-sept ans! -, s’est remise en marche, utilisant les hommes, y compris leur aveuglement, pour ses desseins impénétrables. Cette Histoire Majuscule que nous tous, chrétiens, juifs et musulmans, appelons Providence.

Ne considérons d’abord que les desseins des hommes. Israël veut détruire l’OLP; l’OLP veut s’imposer comme la voix et la main de fer des Palestiniens; les Palestiniens rêvent d’une patrie, le regard tourné avec espoir, mais non sans crainte, vers l’OLP.

Qu’est-ce qui anime Israël et son extraordinaire armée? L’espoir d’une vie pacifique sur la terre promise à Abraham, Isaac et Jacob; l’OLP? la croyance que seule la force assurera son destin au peuple palestinien; les Palestiniens? l’amertume de l’exil.

Tels sont les ingrédients. Mais l’Histoire n’est pas faite par la volonté des hommes. Ou plutôt si, elle l’est, mais agencée de loin - de l’infini où nous allons - pour les conduire là où ils n’avaient pas pensé.

Folie de nous si nous prétendions deviner cette destinée construite par nos mains aveugles! Qui, il y a un quart de siècle, aurait pu annoncer notre époque hagarde et pourtant si riche de promesses?

Car nous voyons déjà apparaître et grandir ce que personne ne prévoyait.

Il faut peut-être commencer par les Malouines. Vues par nos yeux à travers l’obstacle de la langue comme une pure absurdité. Mme Thatcher sait parler à son peuple. Elle n’a pas le génie shakespearien d’un Churchill, capable de secouer d’un mot la terre entière: «Nous nous battrons sur nos plages, nous nous battrons dans nos villages…», «je n’ai à vous offrir que du sang et des larmes», tant d’autres mots immortels qui firent d’août 1940 les Thermopyles des temps modernes, pour lesquelles l’Angleterre restera à jamais au cœur des hommes, comme Léonidas et ses sept cents héros.

Qu’avons-nous donc vu aux Malouines? Mettons-nous pour le comprendre à la place de l’universelle araignée qui rêve de soumettre le monde, et qui pour cela se ruine depuis quarante ans à fabriquer la plus délirante puissance militaire de l’histoire: «Quoi, cette petite île décadente, unanime pour reconquérir un tas de pierres?» Eh oui, camarades, elle est toujours là cette Angleterre «décadente», préférant ses chanteurs et son cricket à sa marine même.

Mais si vous rêvez toujours de conquérir l’Europe, n’oubliez plus désormais ce petit détail: on peut douter de ce que feront les Allemands, on peut douter de ce que feront les Français, on peut finalement douter de tout, mais pour en finir avec les Anglais, on sait désormais qu’il faudra les tuer jusqu’au dernier. Un mot de Churchill à ne jamais oublier: «Mes amis, si Dieu a désigné notre génération pour écrire la dernière page du peuple anglais, eh bien, allons-y!» Heureux les peuples à qui l’on peut parler ainsi! Pas de conquête de l’Europe sans briser l’Angleterre. Ce que ni Napoléon ni Hitler n’ont réussi, voilà ce que devra une fois encore envisager le fou tenté de prendre la fatale décision. Ce qui peut-être le retiendra.

Plaignons nos amis argentins, peuple à la dure recherche d’une âme, comme l’a dit souvent l’un des plus grands d’entre eux, le plus grand sans doute, Jorge Luis Borges. Rien ne les condamnait à faire les frais de cette sanglante démonstration. Il y a un mystère sud-américain, douloureux prolongement de l’histoire européenne sur lequel il est décent d’écouter ce que les Sud-Américains ont à dire, et de ne répondre que par l’amitié.

Revenons plutôt à celui qui, on ne peut en douter, médite la leçon, tapi dans sa toile d’araignée. Pour la première fois depuis la fin de la dernière guerre mondiale, il s’est abstenu de souffler le feu. Est-ce possible? Il a fallu que ce fût l’Amérique qui retienne Israël. Dans un prochain article, j’exposerai ce que les ondes courtes, cette voix de la terre si peu écoutée, peut apprendre à un auditeur attentif. Quelques jours à peine après le début de l’offensive israélienne, tout le paysage international s’est trouvé bouleversé, méconnaissable, tel en réalité qu’il était réellement depuis des années, mais à notre insu:

• Premièrement, hors les ventes d’armes payées cash et l’obsédante exhortation à s’en servir, l’URSS n’a rien à offrir à ses alliés. Pénible réveil pour ceux qui, comme Kadhafi, la Syrie, l’Irak, s’appuyaient avec confiance sur le Grand Frère. Le Grand Frère est un roseau qui coupe la main.

• En particulier, l’OLP, abreuvée de discours bellicistes, découvre sa solitude. Elle l’a durement sentie: «Le siège de Beyrouth, a dit un de ses dirigeants, sera la honte de la communauté internationale.» Qui désignait-il par là? Sûrement pas ceux dont on sait depuis toujours qu’ils condamnent la non-reconnaissance d’Israël. Alors…

• Les Palestiniens abandonnés (sauf, finalement par les Occidentaux qui ont sauvé l’OLP) vont devoir chercher un moyen autre que la violence et meilleur, pourquoi pas? En trente-cinq ans de Diaspora, ils sont devenus les Juifs de l’Islam. L’exil, les épreuves, l’ouverture sur le monde leur ont donné une âme nouvelle. On les découvre souvent, dans les pays «frères», parmi l’élite dirigeante, technicienne, polyglotte. À eux, comme à Israël, semble s’appliquer la promesse divine: «Tu deviendras l’honneur des nations.»

• L’OLP militaire détruite, Israël va devoir découvrir le peuple palestinien. 8’000 ou 9’000 combattants expulsés de Beyrouth restent ces 1’300’000 errants que peut-être cachaient les fumées de la guerre. Déjà, d’ailleurs, les Israéliens souhaitent voir se dresser l’interlocuteur pacifique désireux d’une paix juste pour tous. Tout est possible sur cette terre de miracles, y compris les retrouvailles d’Ismaël et d’Israël.

Tandis que les desseins des hommes se cherchent dans la souffrance et les ténèbres, un autre dessein, lentement, s’accomplit pour qui les siècles ne sont qu’un instant et les peuples, cette goutte d’eau qui tombe du seau dont parle le prophète, «Si tu voyais ma face, tu mourrais

Souvent soulevé par l’espérance de voir ce que je ne vois pas, je me congratule de mon aveuglement, j’en remercie la puissance pitoyable qui me l’épargne. Souvent aussi, il me semble qu’un bout de sentier s’éclaire soudain devant moi. C’est ce que j’éprouve en cet été de sang et de larmes. Oui, il me semble que tous ces malheureux ne sont pas morts en vain, que quelques funestes illusions se sont évanouies, que quelques yeux se sont ouverts.■

Aimé Michel