Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Réflexions sur la crise

Chronique parue dans France Catholique N° 1489 – 27 juin 1975

 

Donc, M. Mitterrand a réuni les experts de l’économie socialiste pour examiner les divers aspects de la crise actuelle (voir FC-E du 20 juin, page 5). Et posant la question de savoir si le capitalisme allait s’effondrer, il a répondu: «Non, pas encore, et pas sans lutte politique».

L’économie est un épais fourré où le profane s’égare et disparaît sans laisser de traces. Ce qui pourtant l’encourage à oser y mettre son grain de sel (je parle pour moi qui n’y connais rien), c’est premièrement que les experts ne semblent guère plus heureux, se trompent toujours dans leurs prévisions, ne s’entendent pas même pour expliquer ce qui s’est passé, adhèrent à des théories contradictoires, n’arrivent jamais eux-mêmes à faire fortune, et, deuxièmement, que l’on voit souvent des illettrés en dominer si bien la pratique et les lois qu’ils y passent maîtres et s’y taillent des empires.

La réussite de M. Floirat

Pour moi, j’ai reçu mon illumination en économie le jour où j’ai entendu un éminent spécialiste, auteur de nombreux livres respectés, professeur de renommée internationale, mais aussi impécunieux que moi, expliquer clair comme le jour, dans une conférence, comment M. Sylvain Floirat (ancien chauffeur de poids lourds) était devenu ce qu’il est.

L’éminent professeur nous fit comprendre cette destinée foudroyante en l’expliquant par les ensembles, l’algèbre de Boole et plusieurs autres instruments abstraits, dont M. Floirat n’a jamais entendu parler, dont il se moque bien mais dont il permet l’usage à ses ingénieurs avec un grand libéralisme (pourvu toutefois que leurs plans réussissent).

Revenons à M. Mitterrand. Il pense que le capitalisme ne s’effondrera pas encore cette fois. Seules, dit-il, de nombreuses petites entreprises s’effondreront, cependant que, conformément aux lois du capitalisme, les grosses deviendront plus grosses.

Par prudence, compte tenu de mon ignorance crasse en la matière, je ne proposerai sur ce pronostic que quelques réflexions vagues, disons historico-philosophiques.

D’abord, je ne vois pas, en effet, (hors les conséquences politiques) pourquoi le capitalisme aurait quoi que ce soit à redouter d’une crise, étant donné que le capitalisme est une crise. Le capitalisme ne marche, c’est connu, qu’en se détraquant. Tous ses progrès se font par crises. Il ne dispose que d’une façon de s’adapter aux situations nouvelles, et c’est précisément de faire une crise.

Ou plutôt comme toute situation historique est par définition nouvelle, il est en état de crise (c’est-à-dire de mutation) permanente. Plus la situation varie vite, et plus son état de crise s’aggrave. La crise actuelle, comme les précédentes, est signe de changement. Simplement, cette fois, le changement est plus rapide et douloureux.

Que se passe-t-il donc dans le système capitaliste quand apparaissent des situations imprévues? La réaction est mécanique, puisqu’elle n’est contrariée ni palliée par aucun plan: tout ce qui est inadapté s’effondre. Mais en même temps, des esprits ingénieux saisissent les occasions nouvelles et font leur bonheur du malheur des autres.

Toute la grandeur et l’horreur de la révolution industrielle (vécue par l’Europe au XIXe siècle) se trouvent dans cette mécanique. Parce que le malheur des crises est vécu essentiellement par le monde ouvrier, les théoriciens révolutionnaires du XIXe siècle inventèrent l’idée de classe. L’abondance, au moins dans quelques pays, a changé ici quelque chose de fondamental: le système peut maintenant s’offrir le luxe de payer ses chômeurs. Aux États-Unis, le chômeur gagne plus que notre smicard, avec un coût de la vie moins élevé (sauf pour le logement).

Le prix de la métamorphose

La crise peut-elle détruire le capitalisme? M. Mitterrand est réaliste en répondant: «Non.» Il est réaliste aussi quand il dit que seule l’action politique peut le détruire. Non seulement son évolution spontanée par voie de crises ne peut le détruire, mais c’est de cette façon qu’il se nourrit de ses échecs, qu’il accélère son histoire. Si la crise actuelle est assez grave et si ceux qui la subissent l’acceptent, le monde occidental en sortira changé.

Quelles raisons ceux qui la subissent, c’est-à-dire les plus pauvres, ont-ils de l’accepter? C’est là qu’intervient la politique, où tout est passion imprévisible. Personne n’a jamais expliqué pourquoi la même misère a fait le Labour en Angleterre, la social-démocratie en Allemagne et en Suède, le parti communiste en France. Même un ignorant réfugié dans les idées vagues et historico-philosophiques n’a aucune lumière à proposer là-dessus.

Supposons par pure hypothèse que les peuples des pays capitalistes supportent la traversée actuelle sans que leurs épreuves les induisent à changer d’idées politiques, qu’en sortira-t-il? Un monde où une part notable de nos présentes structures se sera effondrée pour faire place à d’autres, actuellement inexistantes et imprévisibles. Un monde métamorphosé.

Peut-on aller plus loin, essayer de deviner la nature de ces métamorphoses? L’exemple des crises précédentes nous donne peut-être une réponse. Quels ont été les résultats de la dernière guerre? En quoi ont-ils transformé le monde?

Écartons, de ces résultats, ceux qui découlent du mouvement des armées (pays occupés militairement, etc.). Ce qui reste est de nature technique, scientifique: l’automation, l’informatique, le nucléaire, l’électronique et, d’une façon plus fondamentale, un commencement de décadence de la priorité de l’énergie, de l’industrie lourde et des matières premières en faveur des concepts nouveaux d’information, de management, de travail et de capital intellectuel, toutes réalités qui ont permis le relèvement si rapide de pays détruits mais hautement intellectualisés, comme le Japon, l’Europe Occidentale, l’essor d’Israël, et qui ont aussi assuré la mainmise quasi universelle et si mal supportée de l’Amérique, mecque de la science et de le technologie.

On peut donc prédire à coup sûr que sauf révolution politique, (ainsi que le dit M. Mitterrand), les résultats de la présente crise seront de nature technologique et scientifique.

Je crois qu’on peut sans risque de se tromper aller un peu plus loin encore dans la prédiction!

La vanité des plans

Pendant tout l’avant-guerre, Staline, à coup de plans menés tambour battant, s’était donné comme objectif de dépasser l’Amérique dans ce qui faisait alors la puissance d’un pays: la production du charbon, de l’acier, de l’industrie lourde. Cet objectif est largement atteint. L’URSS produit maintenant plus de charbon et plus d’acier que les États-Unis.

Seulement, en 1975, ce n’est plus cela qui fait la puissance et l’avance d’un pays! Les réalités historiques se sont métamorphosées de façon imprévue, donc hors des normes de toute planification imaginable. L’URSS a dépassé les États-Unis, mais elle est plus éloignée que jamais de les rattraper! Il en sera ainsi tant que les plus défavorisés en Occident accepteront les crises sans broncher, ou tant que les pays planificateurs ne libéreront pas ses secteurs évolutifs de la contrainte planificatrice.

On peut donc prédire que, si elle ne déborde pas le cadre économique, la crise actuelle se soldera par un surcroit de retard des pays planificateurs (et, bien entendu, il ne faut pas entendre seulement par là les pays socialistes).

Dans nos prochaines chroniques, j’exposerai quelques-unes des percées de la science de ces dernières années, en les choisissant parmi celles qui peuvent avoir une influence imprévisibles sur l’Histoire.■

Aimé Michel