Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Retour à Harrysburg

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de septembre 1979

 

À beaucoup d’entre nous, l’incident de Three Mile Island est apparu comme une catastrophe.

Non pas une catastrophe technique. Nous savons bien, en fait, qu’on est passé très loin d’une telle catastrophe. Au moment le plus critique, les techniciens avaient encore plusieurs lignes de défense avant l’irréparable.

Nous savons aussi que l’alerte nous a beaucoup appris, et que le nucléaire reste — sur le plan industriel, sinon celui du laboratoire, comme je le dirai plus loin — notre plus sûr moyen de maîtriser la crise de l’énergie. Et que sa nuisance est très inférieure à celle, par exemple, du charbon. Comparée à celle que diffusent les roches granitiques, son surcroît de radioactivité est négligeable.

***

C’est sur le plan psychologique qu’on pouvait parler de catastrophe: car, en définitive, c’est le public qui décidera dans les pays démocratiques. Ne parle-t-on déjà ici, et là, de référendum? Ce public paniqué, comment votera-t-il?

Il ne sert à rien de déplorer l’ignorance et le scepticisme du public. L’avenir d’une civilisation dépend tout autant de sa culture que de sa technologie, sinon plus. Ce n’est pas sa supériorité technique qui a maintenu le peuple d’Israël pendant les longs siècles de sa diaspora. C’est bel et bien son attachement farouche à sa culture. Supposons que l’on fasse auprès des techniciens un référendum sur la valeur de l’art moderne: pourrait-on leur reprocher leur ignorance et leur scepticisme?

Il faut donc admettre, comme un fait, la méfiance du public à l’égard du nucléaire. C’est là qu’on peut parler de catastrophe psychologique, si le nucléaire est notre seule voie de salut, et si Three Mile Island aboutit à son rejet.

Mais est-ce bien sûr? Je veux dire: est-ce bien une catastrophe?

Le hasard a voulu que peu de temps après l’incident, je rencontre un savant américain très au courant de ces problèmes. Je lui fis part de mon inquiétude: l’ignorance et la démagogie n’allaient-elles pas pousser l’Occident dans un cul de sac énergétique, donc dans une totale dépendance à l’égard des producteurs pétroliers, à la merci d’une aventure militaire nous coupant, du jour au lendemain, de notre indispensable approvisionnement?

Sa réponse m’étonna. La voici en substance.

— Three Mile Island est un bienfait des dieux. Vous raisonnez comme tout le monde: le nucléaire ou rien. Mais ce dilemme est faux! C’est celui de la paresse intellectuelle, la même qui paralysa les Américains devant la montée de la menace japonaise. Bah!, se disait-on, le Japon est loin, le Pacifique est large, poursuivons nos petites affaires, on verra bien. Grâce à quoi la puissance du Japon s’accrut tranquillement de façon décisive. Que fallut-il pour qu’on s’éveillât? Pearl Harbour. Three Mile Island, c’est Pearl Harbour. Du moins je l’espère.

— Mais, lui dis-je, on a fait les calculs. Toutes les autres sources d’énergie ne peuvent servir que d’appoint. Pour leur donner une dimension valable, il faudrait des dépenses et un effort monstrueux.

— Parfaitement. Vous avez dit le mot: monstrueux. C’est pourquoi je souhaite de tout cœur que Three Mile Island aboutisse à ce que vous appelez une catastrophe psychologique. Il faut que l’Occident soit au pied du mur, qu’il reconnaisse la nécessité de cet effort monstrueux. Rappelez-vous. Quelques mois après Pearl Harbour, à peu près toutes les sources mondiales de caoutchouc naturel étaient contrôlées par les Japonais. Que fit-on? On se mit au travail sans regarder à la dépense, et à la fin de la guerre, 90% du caoutchouc américain était synthétique.

— Mais peut-on, en temps de crise et en temps de paix, ne pas regarder à la dépense?

— Attendez! Qui fit cet effort monstrueux? Des usines construites avec l’argent public par la Reconstruction Finance Corporation. À la fin de la guerre, ces usines d’État furent revendues au secteur public avec des bénéfices. Il s’avéra que l’État avait placé l’argent des contribuables. Cette histoire n’a pas été oubliée. Le Congrès étudie actuellement un projet semblable pour le pétrole. Ses auteurs ne sont pas des turlupins: ce sont un ancien membre de la Commission à l’Énergie Atomique, E.M. Zackert, un juriste renommé, Lloyd Cutler, et un ancien secrétaire à la Marine, P. R. Ignatius. Leur conclusion est nette: premièrement, la technologie du pétrole domestique, entièrement tiré de matières premières existant en Occident, et même de la seule Amérique, est aussi avancée que celle du caoutchouc synthétique en 1941. On utiliserait les sables bitumineux, les schistes, les huiles lourdes et les déchets organiques.

— Mais la note?

— Monstrueuse, je vous l’ai dit, mais seulement à court terme. C’est mon deuxièmement. À long terme, ce serait là aussi un très bon placement. Parlons chiffres: selon ces experts, avec un investissement de 100 à 200 milliards de dollars, on obtiendrait une production journalière de cinq millions de barils. Le prix effraie. Mais en temps de guerre, on ne regarde pas de si près. Une guerre économique coûterait bien plus cher. À vrai dire, une guerre économique se déclenchant à l’improviste — ce qui est toujours possible, pensez à la fragilité politique du Moyen-Orient — ne coûterait pas 200 milliards de dollars, elle serait inchiffrable, puisque tout serait menacé d’effondrement. Si vous lisez les journaux, vous savez que le Congrès et la Chambre des Représentants pensent déjà à des emprunts par tranches de deux milliards de dollars pour créer une Petroleum Reserve Corporation qui opérerait comme la Reconstruction Finance Corporation il y a 35 ans. Certains économistes vont plus loin encore. Constatant — assez cyniquement, je l’avoue, mais c’est un fait —que si les guerres tuent des hommes, elles provoquent régulièrement des booms de prospérité, ils réfléchissent à des modèles de guerre sans guerre qui ne tueraient personne, mais créeraient cet état de tension où, le dos au mur, chacun est décidé à se jeter dans l’aventure. Alors on trouve l’argent!

— Mais cinq millions de barils par jour, c’est encore très insuffisant?

— Très, puisque la consommation américaine atteint, je crois, la vingtaine de millions. C’est pourquoi il faut commencer tout de suite, avant que se déclenche une vraie guerre économique, de façon à avoir le temps de développer, concurremment, des sources autres que le pétrole.

«Ces sources existent, vous le savez. Leur seul inconvénient est de nécessiter, comme le pétrole synthétique, d’énormes investissements. Ces investissements sont inacceptables dans les temps de sécurité, où personne ne se sent le dos au mur. C’est pourquoi, je le répète, je souhaite de tout cœur que Three Mile Island en vienne à être ressenti comme une catastrophe. Cela viendra inéluctablement quand chacun se verra clairement à la merci des grandes pannes de courant électrique en plein hiver, des interruptions de livraison d’essence et de fuel. Mieux vaudrait que la conscience collective du problème s’éveille avant ces extrémités. Mais elle s’éveillera tôt ou tard, et alors, comme en temps de guerre, vous verrez l’argent surgir par miracle».

Il est évident que les Américains en parlent plus à leur aise que nous, qui n’avons ni pétrole domestique, ni matières premières pétrolisables (à part les déchets organiques). Du moins la concurrence sur le marché du pétrole aura-t-elle tendance à chuter si le plus gros consommateur du monde entreprend d’organiser son autarcie.

Aimé Michel