Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Révolution chez les préhistoriens

Article paru dans Planète N°28 de mai / juin 1966

(Sous le pseudonyme de Stéphane Arnaud dans le sommaire, mais signé Aimé Michel)

 

1 Le premier statisticien de la préhistoire

La préhistoire devient enfin une science objective

Quand, après un plantureux déjeuner périgourdin dans quelque restaurant de Montignac ou des Eyzies, le touriste remonte dans sa voiture pour se rendre à Lascaux, c’est généralement au rite des étapes à trois étoiles qu’il sacrifie plutôt qu’à la vraie curiosité: on ne passe pas par Montignac sans visiter Lascaux. Il faut avoir vu Lascaux. On débarque donc dans la fameuse prairie et l’on descend, en bavardant, le bref escalier qui débouche dans la rotonde. Seul le sol est d’abord éclairé. Pendant quelques minutes, les visiteurs s’agglomèrent autour du guide. On ne voit toujours rien et l’on continue de bavarder. Puis la lumière est donnée et les peintures surgissent de l’ombre, rouges et noires sur l’admirable blancheur de la paroi[1].

Et alors, toujours, c’est la même scène extraordinaire qui se répète. Ces hommes, ces femmes, ces enfants du XXe siècle qui, dans leur immense majorité, ignorent tout de la préhistoire, pour qui les mots paléolithique, magdalénien, pariétal n’ont aucun sens, tous sans exception sont soudain saisis d’une stupeur sacrée. Un grand silence descend sur eux.

Le bavardage cesse instantanément comme un poste qu’on éteint et cette foule encore sous le coup de la truffe et du foie gras sent peser sur elle la formidable présence des hommes qui, il y a 150 ou 200 siècles, vinrent ici exprimer, par la peinture, les plus hautes aspirations de leur esprit et de leur cœur.

Le silence durera longtemps encore après la visite terminée. Que signifient ces peintures extraordinaires? À quelles pensées obéirent leurs auteurs? Souvent, la visite de Lascaux éveillera une soif de connaître dont peut-être on se gaussait quelques instants plus tôt. Les libraires de Montignac le savent bien, qui vendent plus après la visite qu’avant.

Que Lascaux ait mérité, par la beauté de ses peintures, le nom de «Chapelle Sixtine de la Préhistoire» (et l’on ne sait, à vrai dire, pour lequel de ces hauts lieux est la louange) et que cette Chapelle Sixtine ait été peinte il y a si longtemps pose à tout esprit réfléchi un problème d’une telle dimension que l’on conçoit fort bien les passions au milieu desquelles s’est développée la science préhistorique.

Depuis Boucher de Perthes, la préhistoire était entachée d’un péché originel

Boucher de Perthes lutta trente ans pour faire admettre l’existence de l’homme fossile, de 1828 à 1859. Il semble que l’opiniâtreté de ces luttes d’idées et souvent de personnes ait poursuivi jusqu’à nos jours la préhistoire comme un péché originel. Bien que les découvertes se soient succédé sans interruption depuis l’époque où Boucher de Perthes recueillait près d’Abbeville les premières haches de pierre taillée et les reconnaissait pour ce qu’elles étaient vraiment, la science de la préhistoire n’avait jamais jusqu’ici réussi à mettre au point les méthodes d’une science rigoureusement objective et impersonnelle, sauf sur un point précis, celui du contexte stratigraphique: quand un préhistorien découvre un objet enfoui dans la terre, il décrit les autres objets trouvés au même niveau (à la même profondeur) que lui, et surtout les restes fossiles, ossements et vestiges variés d’êtres vivants animaux et végétaux. Cette description, si elle est bien faite, personne ne la discutera. C’était jusqu’ici la seule matière sur laquelle les préhistoriens étaient assurés de pouvoir publier des travaux dont la discussion ne risquait pas de tourner bientôt en contestations personnelles. Cette insécurité du préhistorien, déjà bien désagréable au siècle dernier, quand il ne s’agissait encore que de statuer sur des objets trouvés dans les couches du sol déjà depuis longtemps identifiées par les géologues, devint obsédant quand, à partir des premières années du siècle actuel, l’authenticité des cavernes ornées de peintures et de gravures ne put plus être niée et que le problème se posa d’élucider leur chronologie. C’est que l’immense majorité des œuvres d’art peintes ou gravées sur les parois des cavernes n’offrent à l’examen rien d’autre qu’elles-mêmes. Voici un bison peint. C’est un tableau, disons une fresque. Comment savoir (pour employer les terminologies déjà établies à l’aide des objets trouvés dans le sol, ce que les préhistoriens appellent le mobilier) s’il date du solutréen ou du magdalénien? L’erreur, si l’on se trompe, peut dépasser 10 000 ans! À quelles méthodes faire appel?

L’abbé Breuil établit la chronologie de l’art des cavernes

L’essentiel des réponses possibles à cette question coïncide pratiquement avec l’œuvre immense d’un géant de la préhistoire, le fameux abbé Breuil, mort il y a quelques années. Au moment où l’abbé Breuil commence à étudier ses premières cavernes, vers 1900, la science préhistorique est déjà riche d’une grande expérience. Mais pour les cavernes ornées, c’est le vide. Il n’y a rien ou presque. Doué d’une formidable puissance de travail et de lecture, ne reculant devant aucune difficulté intellectuelle ou physique (il faut souvent, pour atteindre l’œuvre d’art pariétale, c’est-à-dire peinte ou gravée sur la paroi du roc souterrain, ramper, escalader, plonger dans l’eau glacée, etc.), ayant de plus un flair génial pour ce que personne n’a remarqué, admirable dessinateur de surcroît, joignant à l’imagination créatrice un vif esprit critique qui le fera redouter de ses adversaires possibles, le jeune ecclésiastique est véritablement l’homme de la situation. En classant les superpositions des dessins, en rapprochant les styles par affinités, en mettant en évidence les lignes évolutives des formes, des moyens, des techniques, il va créer presque de toutes pièces, au prix d’un demi-siècle de labeur et de réflexion, la chronologie de cet art enfoui sous les siècles. Pour retrouver dans les sciences de la vie une œuvre semblable à la sienne, il faut remonter à Cuvier, sinon à Linné.

Seulement, le génie même de Breuil ne cesse d’aggraver le caractère subjectif de la science qu’il crée. Car à quoi sont imputables ses découvertes? À une méthode? Non pas. C’est son inépuisable fécondité de labeur et d’imagination qui tire de l’ombre tous ces siècles perdus: Breuil est un empirique fantastiquement doué. Il enseigne des résultats, non une méthode. Pour marcher sur ses traces, il faudrait être un autre lui-même.

Or, vers les années 1945, un jeune ethnologue passionné de préhistoire (mais qui n’était pas l’élève de l’abbé Breuil) réfléchissait à cette situation d’une science vers laquelle il se sentait invinciblement attiré. André Leroi-Gourhan était, de nature, la vivante antithèse de Breuil; aussi froid et réservé que Breuil pouvait être fougueux, aussi préoccupé des démarches de sa pensée et de celle des autres que Breuil pouvait se montrer personnel, les deux hommes avaient en commun la patience, l’imagination créatrice et la probité scientifique. Et l’on vit bientôt que, s’ils se respectaient, ils ne s’aimaient guère.

L’abbé Breuil avait recopié les dessins, Leroi-Gourhan les a comptés

Vers 1947, Leroi-Gourhan entreprit la tâche immense de mettre au clair les méthodes objectives d’une chronologie de l’art préhistorique. Systématiquement, année après année, il étudia pouce par pouce la grande majorité des cavernes ornées. Et là où Breuil avait passé des années sous terre à tracer sur le papier, un à un, des milliers de relevés de gravures et de peintures, Leroi-Gourhan passait, lui aussi, des années à mesurer, situer, compter. Aux irremplaçables croquis de Breuil venaient s’ajouter peu à peu et pour la première fois des données numériques.

«La matière que j’ai utilisée, écrit-il dans le monumental ouvrage qu’il vient de jeter comme une bombe dans le Temple, est constituée par les 2 188 figures d’animaux réparties en 66 cavernes ou abris décorés que j’ai étudiés sur place… Par ordre de fréquence, j’ai pu compter 610 chevaux, 510 bisons, 205 mammouths, 176 bouquetins, 137 bœufs, 135 biches, 112 cerfs, 84 rennes, 36 ours, 29 lions, 16 rhinocéros… 8 daims mégacéros, 3 carnassiers imprécis, 2 sangliers, 2 chamois, 6 oiseaux, 8 poissons, 9 monstres…»

Mais tandis que toutes les données statistiques jusqu’alors négligées s’amoncelaient dans les fichiers, l’image d’une certaine ordonnance, toujours la même, des animaux et des signes dans les cavernes s’imposait peu à peu à l’esprit méthodique de l’auteur de cet immense travail. Circonstance curieuse, la même image naissait en même temps dans un autre esprit, celui d’une préhistorienne, Mme Laming-Emperaire, lancée à la suite de démarches semblables dans la même aventure intellectuelle.

Cette image, nous verrons plus loin quelle est l’extraordinaire lueur qu’elle jette sur nos ancêtres d’il y a vingt ou trente mille ans. Qu’elle montre ces derniers sous un jour inattendu, qu’elle les impose plus encore à notre respect et qu’elle confirme bien le caractère mystérieux des anciennes cultures humaines, c’est un premier apport de Leroi-Gourhan à la science préhistorique. Mais plus importante encore et certainement décisive est sa contribution aux méthodes de cette science. Leroi-Gourhan, c’est la fin de la rhétorique. C’est l’instauration, enfin, d’une méthode strictement objective et impersonnelle.

Leroi-Gourhan ne pourra être réfuté qu’avec sa propre méthode

Toutes les découvertes exposées dans son livre désormais classique, ressortent en effet du calcul et de lui seul. Même si ses conclusions sont erronées, ce ne peut plus être qu’avec les méthodes de Leroi-Gourhan qu’on pourra les réfuter. Mieux encore, la recherche et la découverte en préhistoire n’ont plus besoin, pour s’imposer, d’être appuyées sur l’autorité doctorale, l’âge, la situation officielle: il suffira désormais pour qu’un travail «fasse le poids», qu’il soit correctement conduit. Leroi-Gourhan a créé une fois pour toutes des critères de contrôle objectif. Dans l’avenir, quand on se trompera, l’erreur pourra être définie avec rigueur.

On peut penser que la contribution méthodologique de Leroi-Gourhan à la préhistoire annonce la fin d’un âge ingrat de cette science, marqué par trop de désagréables querelles. Nous en trouvons déjà le témoignage dans son livre. L’héritage de Breuil, que certains, connaissant les divergences des deux hommes, voyaient déjà promis au saccage, sort épuré et grandi de l’épreuve. Leroi-Gourhan n’a nullement détruit l’œuvre de Breuil, à qui il témoigne d’ailleurs son admiration. En créant les méthodes quantitatives, il lui donne son complément. Une incompatibilité entre deux grands et nobles esprits aura finalement abouti à un progrès de la connaissance.

2 Des symboles: de quelle métaphysique?

Quand, en 1879, de Santuola et sa fille affirmèrent que la grotte d’Altamira, près de Santander, en Espagne, recelait des peintures exécutées par les hommes préhistoriques, ce fut chez les préhistoriens un énorme éclat de rire. Ils rirent vingt ans. Puis l’abbé Breuil et Cartailhac allèrent voir, et le rire fit place à la stupeur. Les peintures étaient authentiques. Elles étaient bien l’œuvre des hommes du paléolithique. Et elles ne le cédaient en beauté à aucune peinture moderne.

Le thème du pauvre sauvage a fait long feu

La stupeur n’est pas une attitude scientifique, et les savants ont ce sentiment en horreur. Il était d’autant plus urgent de trouver une explication que, les découvertes de grottes ornées se multipliant chaque année, Altamira ne pouvait être tenue pour une exception dénuée de sens: il s’avérait bel et bien que la caverne, et de préférence, semblait-il, la caverne profonde, celle de l’éternelle nuit, avait joué un rôle essentiel dans la psychologie de nos lointains ancêtres.

L’explication, ce fut l’ethnographie, science alors encore balbutiante, qui la fournit. Parce qu’on avait vu des primitifs du XXe siècle pratiquer des magies de chasse, danser devant des figurations de gibier dans des buts d’envoûtement, percer des dessins d’antilope ou de zébu d’un trait figurant une flèche, on supposa que les paléolithiques avaient fait comme eux. Et tel était le besoin d’une explication, et d’une explication autant que possible inoffensive, que cette supposition fut aussitôt acceptée. Certains objectèrent bien que les mêmes primitifs actuellement coutumiers de l’envoûtement de chasse pratiquent également l’envoûtement de guerre, que l’on connaît des crânes préhistoriques ayant manifestement subi des violences, que nos ancêtres se battaient donc parfois entre eux, et que cependant on ne trouve guère dans les cavernes que des animaux: on tenait une explication, on n’allait pas la lâcher pour si peu. Si bien que, depuis un demi-siècle, le thème du pauvre sauvage encore tout abruti d’animalité, dansant au fond des grottes devant un bison peint en croyant ainsi préparer sa victoire sur le bison galopant, ce thème confortable et rassurant n’a jamais cessé de ronronner à nos oreilles.

Que l’ethnographie fut une auberge espagnole où il suffit de chercher un peu pour retrouver, en croyant les y découvrir, les idées que l’on avait dans son bagage, cela apparemment ne troubla jamais personne, du moins chez les préhistoriens. Douter de l’envoûtement de chasse devant les mammouths de Rouffignac ou les cerfs de la Pasiega, c’était délirer dangereusement, chercher midi à quatorze heures, ouvrir la porte à d’inquiétantes rêveries. Cependant, les ethnologues, eux, découvraient peu à peu l’homme contemporain réel, primitif ou civilisé, et, du même coup, qu’on ne peut l’enfermer dans aucune formule, qu’il est infiniment variable et varié, qu’on peut en attendre tout et n’importe quoi. Mais si les hommes du XXe siècle présentaient tant de diversité, n’était-il pas bien hasardé d’expliquer leurs ancêtres d’il y a 20 000 ans, à partir d’observations actuelles?

L’homme de Lascaux avait un esprit aussi complexe que le nôtre

Aussi, quand un ethnologue voulut trouver une voie objective vers l’âme du paléolithique, il nous dit en propres termes (il s’agit de Leroi-Gourhan) que son premier souci fut de fuir les facilités offertes par le croisement de l’Eskimo et de l’Australien. Ce n’était pas refuser a priori d’aboutir à une explication relevant de l’ethnographie. C’était seulement s’interdire d’apporter cette explication dans ses bagages.

La méthode retenue, on a vu son application: 72 ensembles pariétaux étudiés dans 66 cavernes représentant pratiquement tout l’art pariétal européen (car s’il existe 110 sites décorés, les 44 non retenus par Leroi-Gourhan sont pauvres en décoration) et, sur les documents ainsi recueillis, une application systématique du calcul avec mécanographie et cartes perforées. L’idée de Leroi-Gourhan, en entreprenant ce travail énorme, était que, si l’ordre qui semblait s’imposer intuitivement à lui et à Mme Laming-Emperaire était réel, il ne manquerait pas de sortir spontanément des fiches perforées.

La caverne est un monde peuplé de symboles sexuels

Mais ces calculs, à quoi aboutissent-ils? Tout simplement à démolir la théorie de la magie cynégétique, dont il ne reste rien, et à nous révéler en l’homme de la dernière glaciation un être aussi complexe que nous-mêmes.

Laissons, pour commencer, parler quelques chiffres. 91 pour cent des bisons, 92 pour cent des bœufs, 86 pour cent des chevaux sont représentés dans la composition centrale des cavernes ornées. Par voie de conséquence, ces animaux sont pratiquement absents des autres parties. Inversement, la composition centrale ne compte que 8 pour cent des biches, 20 pour cent des rennes, 9 pour cent des cerfs, 4 pour cent des bouquetins, 8 pour cent des ours, 11 pour cent des félins de l’ensemble des mêmes cavernes. Ces premiers pourcentages montrent sans équivoque possible que certains animaux sont presque toujours dans la composition centrale, et que certains autres n’y sont pratiquement jamais. Pourquoi? Parvenu à ce résultat, le statisticien pourrait se laisser aller à spéculer: le paléolithique avait une passion particulière pour le bison et le bœuf, ou bien ces bêtes étaient comparativement les plus nombreuses (ce que d’ailleurs les vestiges fossiles démentent). Mais notre auteur refuse de spéculer: il s’en tient à sa méthode qui consiste à ne donner la parole qu’aux faits chiffrés. Comme tous ses collègues depuis les premières explorations de cavernes ornées, il a remarqué que celles-ci, outre les représentations animales, sont parsemées de certains signes, toujours à peu près les mêmes. Ces signes avaient donné lieu à d’infinies suppositions. Pour les uns, c’étaient des objets plus ou moins schématisés, pour d’autres des panneaux indicateurs servant à guider le pèlerin, pour d’autres encore des gribouillages sans intérêt, ou même la signature de l’artiste. Leroi-Gourhan, lui, se borne d’abord à les classer par formes en établissant ce qu’il appelle leur typologie. Et il s’aperçoit alors que tous ces signes, considérés du strict point de vue de leur dessin, dérivent de quelques formes initiales qui sont essentiellement le phallus, la vulve et le profil d’une femme nue. Il y a donc des signes masculins et des signes féminins.

Fort bien. Et ces signes, dans la caverne, où sont-ils? Ici encore, c’est fort simple: il suffit de compter. Et les chiffres obtenus (passons le détail des pourcentages en raison du grand nombre des signes) montrent tout simplement que la presque totalité des signes féminins ont été portés sur la composition centrale et dans les diverticules (ou cavités latérales de la caverne). En revanche, on ne trouve là que 34 pour cent de signes masculins, et encore sont-ils presque tous couplés avec des signes féminins.

Il y a donc dans la caverne ornée de l’homme paléolithique des secteurs à symbolisme masculin et d’autres à symbolisme féminin. Et du fait que les mêmes animaux ont tendance à figurer aux mêmes endroits, le monde animal lui-même se trouve dans son ensemble réparti en une immense zoogonie bisexuée. Le bison, le bœuf, le cheval sont chargés d’une symbolique féminine en même temps que le centre de la caverne où ils figurent. Mais on se rappellera qu’une certaine proportion de signes abstraits mâles (34 pour cent) se trouve au centre, avec les figures femelles. Dans les cavernes, écrit Leroi-Gourhan, il est évident qu’il existe trois groupes de figures: mâles à l’entrée, mâles et femelles au centre, mâles au fond. Les figures humaines, dès la période la plus ancienne, sont schématisées par la représentation des organes de la reproduction, traduits en symboles graphiques plus ou moins abstraits. Le sens reste pourtant intelligible car, à diverses époques, réapparaissent les représentations complètes de l’homme et de la femme.

L’analyse du symbolisme topographique et sexuel peut être poussée beaucoup plus loin. La caverne comprend en gros six types de localisation ayant chacun leur sens: la composition centrale, les diverticules, le pourtour, l’entrée, les «passages», le fond. Il est frappant de voir que les représentations de la main humaine, généralement obtenues en négatif en apposant la main contre la paroi et en soufflant de la peinture liquide tout autour avec la bouche, ou encore en tamponnant, sont presque toutes à l’entrée de la grotte et sur la composition centrale. Frappant aussi que presque tous les signes féminins non portés sur la composition centrale et les diverticules sont à l’entrée, couplés avec des signes masculins.

Que signifie tout cela? Objectivement et avant toute interprétation, que la caverne ornée est organisée en fonction d’une métaphysique inconnue aussi exigeante dans son symbolisme que la métaphysique chrétienne. De même que le temple catholique comporte en principe douze piliers représentant les douze apôtres, de même que les tableaux du Chemin de Croix se suivent toujours dans le même ordre depuis la gauche de l’autel jusqu’à l’entrée puis de l’entrée à la droite de l’autel, de la même façon la caverne ornée préhistorique est, elle aussi, soumise à une ordonnance figurative remarquablement constante d’un bout à l’autre du vaste espace où on la trouve en Europe occidentale, et des millénaires où elle fut fréquentée.

Ce monde sexuel était aussi plein de pudeur

Cette constance ne va certes pas sans variations: il y a des styles de lieu et des styles d’époque, comme il y a maintenant du roman bourguignon et du jésuite espagnol. Mais l’organisation générale reste fidèle à la conception d’un monde partagé entre deux sexes opposés. Des indices parfois difficiles à chiffrer mais troublants donnent à penser que la caverne elle-même était considérée comme un formidable symbole naturel du ventre de la femme. Par exemple, les passages étroits sont souvent enduits de rouge. Et l’on a vu que la partie de la grotte soumise aux animaux de la féminité est très souvent marquée soit de signes masculins abstraits, soit de mains, comme pour marquer la possession ou peut-être la présence masculine. On a vu aussi que l’entrée et le fond de la caverne sont souvent voués au symbolisme mâle. Est-il nécessaire de souligner davantage?

La métaphysique impliquée dans ce symbolisme est naturellement inconnue. Certains de ses traits encore évidents plus de dix mille ans après sa disparition n’en sont que plus impressionnants. Par exemple, l’extraordinaire pudeur de cet univers dominé par le sexe. Alors que les signes sexuels abstraits sont présents partout, ces hommes pourtant doués d’un éblouissant génie plastique n’ont pas une seule fois dessiné la moindre scène d’accouplement. Les quelques hommes représentés en érection (ithyphalles, comme disent les préhistoriens) sont esquissés sans aucun réalisme, et généralement même, comme le fameux cadavre ithyphalle du puits de Lascaux, avec des traits animaux soulignant le caractère symbolique de la scène. Ce n’est pas pour le sexe que le sexe est reproduit. Ce n’est pas non plus pour la fécondité, autre tarte à!a crème empruntée à l’ethnographie: Leroi-Gourhan se moque avec raison des «femelles gravides» de tant de descriptions.

«À ce compte, remarque-t-il, combien d’étalons solidement membrés de la peinture chinoise classique sont-ils eux aussi gravides?»

Mais alors, si ce n’est ni le sexe pour lui-même ni le sexe pour la fécondité, de quoi s’agit-il? Eh bien, dit notre auteur, avouons simplement que nous n’en savons rien. Avouons la modestie de nos connaissances, et que ces hommes d’il y a deux cents ou trois cents siècles sont déjà aussi mystérieux que l’homme moderne. Métaphysiciens, possédant de merveilleuses techniques d’art, ils s’enfonçaient au plus profond de la Terre pour y représenter les symboles de leur spiritualité. Et quant au reste, renonçons à toute facile élucubration: si nous devons un jour en savoir davantage, ce sera grâce à la méthode scientifique, car elle seule peut progresser dans l’inconnu sans nous y égarer.

Aimé Michel

Notes:

[1] Précisons que la grotte de Lascaux est fermée aux touristes depuis trois ans par crainte de détérioration. Les visites sont devenues des privilèges.

 

LES DATES PRINCIPALES DES GRANDES DÉCOUVERTES

1822 – Découverte, en Angleterre, d’une sépulture où reposaient côte à côte un squelette de femme et une défense d’«éléphant» (en réalité, de mammouth). L’auteur de la découverte, un pasteur, n’ose pas conclure au caractère autochtone de cette défense, qui aurait obligé d’admettre la présence de l’homme sur la Terre bien avant les dates données par la Bible.

1826 – Boucher de Perthes aboutit, par la simple réflexion, à prévoir que l’on devrait trouver des outils en silex à certains niveaux géologiques. Il entreprend aussitôt leur recherche.

1828 – Il trouve sa première hache de silex.

1837 – Il envoie à l’Académie des Sciences une collection entière d’objets préhistoriques qui sont jetés au rebut sans examen.

1860 – Boucher de Perthes est condamné comme charlatan et illuminé par un Congrès de spécialistes français réunis à Dunkerque. Mais au même moment, les savants anglais reconnaissent l’authenticité de ses découvertes.

La même année, un avocat de Toulouse (plus tard préhistorien éminent) découvre une pendeloque en os gravée d’une tête d’ours cimentée au rocher par des stalactites, preuve irréfutable de son antiquité.

1879 – L’archéologue espagnol de Santuala et sa fille découvrent la fameuse grotte d’Altamira. Ils sont traités d’escrocs par les préhistoriens (Boucher de Perthes était mort un an auparavant).

1895 – Un jeune garçon dordognais, Gaston Bertoumeyrou, découvre la grotte de la Mouthe, près des Eyzies. Émile Rivière, alerté, y découvre avec lui l’image d’un bison.

1897Le Congrès pour l’avancement (sic) des Sciences déclare que le bison a été peint par le petit Gaston et que Rivière s’est naïvement laissé abuser.

1900 – Le jeune abbé Breuil entreprend les relevés des gravures de la Mouthe.

1901 – L’abbé Breuil aux grottes de Font-de-Gaume et des Combarelles (Dordogne).

1902 – L’abbé Breuil démontre l’authenticité des peintures d’Altamira. Entre-temps, de Santuela est mort, rongé de chagrin par les accusations d’imposture.

À partir de cette date, personne ne discute plus l’authenticité de l’art pariétal, c’est-à-dire peint et gravé sur les parois des cavernes préhistoriques.

1906 – Le commandant Molard montre que les peintures de la caverne de Niaux, dans l’Ariège, connues et visitées depuis des siècles, sont préhistoriques. L’abbé Breuil en fait les relevés.

1908 – Jeannet et Fauveau trouvent des peintures préhistoriques dans la difficile caverne du Portel (Ariège). L’abbé Breuil entreprend les relevés dans des conditions acrobatiques. Regnault, autre préhistorien, tombe dans l’eau glacée et se noie.

À partir de cette date, les découvertes se multiplient rapidement. Après la Première Guerre mondiale, on peut croire que la plupart des cavernes importantes sont répertoriées. Cependant:

1940 – Deux jeunes enfants, Ravidat et Marsal, pénètrent dans une ouverture fraîchement ouverte au flanc d’un pré à 2 km de Montignac, au-dessus de la Vézère (Dordogne): c’est Lascaux, maintenant la plus célèbre des cavernes peintes. Breuil en reconnaît aussitôt l’authenticité.

1949 – Un radiesthésiste, M. Lagarde, affirme qu’en un point localisé par lui à distance sur carte et situé près de Peyrignac, dans le Lot, se trouve une cavité importante. Jean Mazet se rend sur place, ne trouve aucune ouverture ni rien qui puisse en faire soupçonner une, réunit cependant une équipe de terrassiers et fait creuser à l’endroit indiqué. Il découvre ainsi la caverne de Cougnac, «l’une des cavités les plus intéressantes du Sud-Ouest» (Leroi-Gourhan, p. 266).

1956 – La plus récente des grandes découvertes: les peintures de Rouffignac (Dordogne).