Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Ronde comme une boule ou les théories à l’épreuve

Chronique parue dans France Catholique-Ecclesia N° 1442 – 2 août 1974

 

J’avais annoncé, voilà deux numéros, quelques autres réflexions sur la science du rêve, science si éclairante sur la face profonde, inaccessible, de la nature humaine[1]. Mais il y a l’actualité! Puis, M. Jean Guitton a eu l’attention de m’envoyer son dernier livre[2]. Et alors, là! Quel abîme! Quel inépuisable labyrinthe de réflexions!

Jean Guitton est l’homme de pensée le plus malin de ce temps. Il a réussi à organiser la traversée de sa vie dans juste assez de gloire pour être lu et aimé de ceux qu’il voulait, mais pas plus, pour n’être embêté ni de l’incompréhension, ni de la mode, ni de la jalousie.

Mais il me faut expliquer pourquoi il va être question de son autobiographie dans une chronique scientifique. C’est qu’il prend prétexte de l’histoire de sa vie pour pénétrer au cœur des interrogations suprêmes de la science contemporaine: qu’est-ce que le temps? Qu’est-ce que la connaissance? Qu’est-ce que la petite flamme de la pensée humaine dans l’univers matériel?

L’intuition de M. Pouget

Commençons aujourd’hui par la connaissance. Je remarque que Guitton, produit quintessencié de la culture universitaire française (et du hasard providentiel qui distribue les dons), homme de verbe et de contemplation, n’en a pas moins subi la fascination de M. Pouget, génie madré et méfiant, ancien gardien de vaches qui ne croyait vraiment qu’à ce que sa main d’aveugle pouvait toucher, mais qui avait le bras assez long pour porter cette main jusqu’au cœur des plus profonds mystères de la science et de la religion.

Guitton dit que le fameux lazariste fut une des sources invisibles de Vatican II. Ce n’est pas mon affaire. Mais je sais qu’au même moment, exactement, où Guitton entendait le religieux lui expliquer dans sa cellule solitaire une idée de la science qui n’était ni celle de Descartes, ni celle de Newton, ni celle d’Auguste Comte, ni celle de Renan, ni celle de Boutroux, ni celle de personne de connu à l’époque, une idée enfin qui ruinait à la base l’illusion scientiste en ne retenant de la science que l’expérience vérifiée, à ce moment-là même (les années 1920-1924), à Vienne, un jeune Autrichien qui ne savait pas encore qu’il deviendrait Anglais et serait fait sir par la reine, formulait explicitement les mêmes principes, aujourd’hui admis et invoqués par tous les savants qui réfléchissent à ce qu’ils savent et à ce qu’ils ignorent.

Ces principes, au nombre de sept, tiennent en 23 lignes (je viens de les recompter). Les voici, un peu délayés, car leur densité originelle n’est guère soutenable[3]:

1. Il est aisé de trouver des confirmations d’à peu près n’importe quelle théorie, dès qu’on cherche des confirmations.

2. Aucune confirmation n’est à retenir si elle ne résulte pas d’une prédiction risquée, autrement dit, une confirmation ne signifie quelque chose que si, sans la lumière de la théorie en question, on était conduit à prévoir quelque chose d’impossible dans le cadre de cette théorie.

Supposons que je discute avec quelqu’un qui m’affirme que la terre est ronde comme une boule, alors que je la tiens, moi, pour ronde comme un camembert. Nous sommes au bord de la mer, et nous disposons d’une paire de jumelles. Nos deux théories sont-elles scientifiquement recevables? Oui, très recevables, excellentes même, car elles sont risquées: il suffit que nous regardions un bateau s’éloigner dans nos jumelles pour qu’infailliblement l’un de nous deux se trouve réfuté, selon que l’on verra ou non le bateau s’enfoncer derrière l’horizon, disparaître en commençant par la coque ou pas.

Deuxième exemple. Je suis convoqué par mon directeur et je m’attends au pire, car il fait un complexe d’Œdipe et moi un complexe de castration. Toutefois lui prétend le contraire. Quelle est la valeur scientifique de nos théories respectives? Au premier abord, elles sont toutes deux excellentes, puisque, quoi qu’il arrive – que mon directeur me flanque à la porte ou qu’il m’accorde une augmentation – chacun de nous trouvera sans peine dans les événements une confirmation de sa théorie personnelle…

C’est ici qu’intervient Popper: «Votre confirmation ne vaut rien, dit-il, car elle ne résulte d’aucune prédiction risquée; vous ne risquiez aucun démenti, donc vous n’avez obtenu aucune confirmation».

3. Une théorie n’est scientifique que si elle interdit certaines choses, si elle prévoit que certaines choses sont impossibles. Plus nombreuses sont les choses qu’elle exclut, meilleure est la théorie.

4. Une théorie que l’on ne peut réfuter d’aucune manière concevable ne vaut rien. L’irréfutabilité, pour une théorie, n’est pas une vertu comme le croient les gens: c’est au contraire sa condamnation sans appel (ceci est une citation textuelle de Popper).

5. Il n’existe qu’un moyen valable de tester une théorie: c’est de vérifier si tel fait dont la possibilité est exclue par la théorie, existe ou non.

6. Aucune théorie imaginable ne saurait donc jamais être démontrée vraie. Le plus qu’on puisse attendre d’une théorie, c’est qu’elle résistera encore à la prochaine vérification. Commentant ce sixième point de Popper, le célèbre prix Nobel de biologie Sir John Eccles dit qu’une théorie qui résiste quinze ans à la réfutation est une excellente théorie!

7. Une théorie réfutée peut presque toujours être rafistolée pour rendre compte après coup de la vérification qui l’a détruite. Mais il faut admettre que plus on la rafistole et moins on peut se fier à ses prédictions.

Qu’est-ce donc que connaître?

Le principe exprimé dans ces sept points est connu sous le nom de «critère de réfutabilité», ou «critère de Popper». Il énonce qu’une théorie irréfutable ne vaut rien.

Si aucune théorie ne peut jamais être tenue pour prouvée, qu’est-ce donc que connaître? Ici je reviens à Jean Guitton. Ce que Popper a détruit à jamais, c’est l’illusion que les systèmes, non vérifiables, puissent nous apprendre quoi que ce soit du monde et de nous-mêmes. Dans l’expérience seule, scientifique ou intérieure, la raison, dit Popper, va puiser la vérité. Les philosophies qui échafaudent sont mortes. Le miracle de Jean Guitton, c’est qu’il ne se meut que dans les profondeurs, ou sur les sommets, c’est pareil, et qu’il n’existe pas de guittonisme.

Aimé Michel

Notes:

1) F.C. 19 juillet 1974.

(2) Jean Guitton: Écrire comme on se souvient (Fayard 1974).

(3) Sir Karl R. Popper: Conjectures and Refutations (Routledge and Kegan Paul, Londres, édit. de 1969, p. 36).