Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Saint Hasard

Chronique parue dans France Catholique − N° 1537 – 28 mai 1976

 

On sait que, selon Darwin, les êtres vivants seraient apparus par une action constante, tout au long de l’histoire terrestre, de la sélection: à chaque génération n’auraient vécu que les mieux adaptés.

On sait que, depuis les débuts de la génétique expérimentale, les théoriciens ont ajouté à l’idée de sélection celle de mutation: de temps en temps, dans toute lignée, apparait une petite différence; si cette différence est favorable, l’être qui en est doté survit plus longtemps, se reproduit davantage, et voilà la mutation embarquée dans le train du futur. Mutation plus sélection: c’est le néo-darwinisme, doctrine dominante chez les biologistes, exposée notamment, avec les raffinements de la biologie moléculaire, par Jacob et Monod.

On sait enfin qu’une minorité de savants (comme P. Grassé en France, Waddington, Thorpe et d’autres dans les pays de langue anglaise) ont toujours rechigné devant le dogmatisme de la théorie dominante, lui posant des problèmes qu’elle était hors d’état de résoudre, ce qui ne gênait pas ses partisans, car, comme me le disait le biologiste de Munich, Wolfgang Wickler, «de toute façon, c’est la bonne explication, puisqu’il n’y en a pas d’autre».

Il n’y en a toujours pas d’autre. Mais la biologie moléculaire continuant à se raffiner, depuis quelques années il se passe quelque chose d’inattendu: il s’avère, semble-t-il, que cette théorie-là ne marche pas non plus. Non seulement le néo-darwinisme reste avec toutes ses anciennes objections sur les bras, mais voilà que le mécanisme fondamental qui lui servait d’explication universelle est lui-même en train de fondre entre les doigts des chercheurs, au point qu’on se demande s’il en reste quelque chose.

C’est ce qui ressort de l’exposé présenté le 14 mai au Collège de France par le biologiste japonais Motoo Kimura, directeur du département de génétique des populations de l’Institut national de génétique de Misima, au Japon, qui résumait non seulement ses travaux, mais ceux des disciples qu’il a suscités, y compris en France, depuis ses premières démonstrations datant de sept à huit ans.

Pour comprendre en quoi consistent ces travaux, reprenons le binôme mutation plus sélection, pierre angulaire du néo-darwinisme.

Il est évident que, pour voir la sélection agir, il faut d’abord qu’elle ait un choix, ensuite qu’elle opère réellement ce choix. Le Pr Grassé a toujours souligné le côté mythologique de cette idée pure se comportant comme un Dieu créateur. C’est au niveau moléculaire que le savant japonais a montré l’inexistence du binôme néo-darwinien, notamment en observant les variations de formule chimique de certaines enzymes non seulement chez la fameuse mouche du vinaigre, souffre-douleur préféré des généticiens, mais chez les animaux supérieurs.

Ces variations sont bien des mutations: seulement on peut montrer mathématiquement d’abord, qu’elles sont le plus souvent neutres, c’est-à-dire rigoureusement dénuées de toute valeur sélective, et surtout qu’elles se fixent dans la population au sein de laquelle elles sont apparues en complète conformité avec les lois du hasard.

Ces deux propositions semblent blanc bonnet et bonnet blanc à quiconque a été élevé, comme c’est le cas de nous tous en France, dans le ronron néo-darwinien, car dire qu’une mutation est sélectivement neutre, n’est-ce pas annoncer qu’elle se fixera au hasard?

Or, pas du tout: la chimie biomoléculaire montre d’abord que la mutation est neutre, et ensuite que, cependant, elle se fixe, mais au hasard. Les cas les plus intéressants et les plus probants sont ceux que l’on a observés d’identique façon chez les espèces très éloignées, et où cependant les choses se passent de la même façon.

Il est frappant de retrouver au niveau du message et de la structure chimique (qui est le niveau étudié par la chimie biomoléculaire) la même singularité relevée par Grassé en paléontologie dans l’évolution des thériodontes[1].

Du point de vue de l’explication de l’évolution, que signifient ces idées nouvelles?

Que, comme beaucoup le répétaient depuis longtemps sans se faire entendre, l’évolution ne se «décide» pas (ou si peu que rien) au niveau macroscopique où la voyait Darwin: elle se fait dans l’infiniment petit des structures fines, invisibles. Et Kimura montre qu’à ce niveau-là tout survient de façon continue, régulière, «lisse», comme on dit en statistique, parce que précisément c’est de la statistique. Les variations biomoléculaires se fixent selon les lois du hasard pur. On est complètement débarrassé de la sélection.

Seulement, s’il n’y a plus de sélection, il faut trouver quelque chose pour la remplacer! Car sinon comment expliquer la structure ordonnée de l’être vivant, ses innombrables adaptations anatomiques, physiologiques, comportementales, écologiques? Il est piquant de voir maintenant les partisans jusqu’ici les plus convaincus, sinon du darwinisme «doctrine de classe», du moins du hasard – ce bienheureux hasard qui épongeait si bien tout problème métaphysique – opposer à Kimura des objections philosophiques d’ailleurs tout à fait convaincantes: «Comment, et l’adaptation des oiseaux, des insectes, des poissons?» Eh oui! Ce hasard organisé devient inexplicable, s’il n’est plus guidé par la sélection.

Pourtant, je me risque à faire ici une prédiction: plus on progressera dans l’élucidation des micromécanismes de la vie, et plus on y trouvera le hasard. Et en même temps, plus deviendra inexplicable l’histoire du monde, tout orientée vers la pensée.

Car c’est bien là l’énigme: le monde est ainsi fait qu’il lui a suffi du hasard pour évoluer jusqu’à nous.■

Aimé Michel

Notes:

(1)Pr P. Grassé: l’Évolution du vivant (Albin-Michel).