Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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S’empoisonner l’âme

Article paru dans la revue Atlas – janvier 1971

 

Les effets de la drogue sont bien différents selon qu’ils sont décrits de l’intérieur, par le drogué lui-même vivant son expérience ou essayant après coup de la décrire, ou de l’extérieur, par un observateur muni de tout l’appareil des techniques biologiques. L’expérimentation extérieure ne renseigne que sur les apparences et ne saurait déceler aucune différence entre les hallucinogènes et un poison quelconque ayant les mêmes effets physiques. Car lorsqu’on a noté les variations de la pression artérielle, de l’électricité cutanée, du tonus musculaire, du pouls, des sécrétions endocriniennes, et même de l’activité électrique du cerveau, a-t-on dit l’essentiel? Sûrement pas, puisque ce sont les effets perçus par le drogué et eux seuls qui détermineront son attitude ultérieure à l’égard de la drogue.

L’accoutumance aux hallucinogènes est, en effet, d’une nature totalement différente de celle que provoquent les stupéfiants classiques, comme l’héroïne, la morphine, l’atropine, la cocaïne. Les stupéfiants créent un besoin physique, dont l’insatisfaction met le corps à la torture et peut même produire des désordres très graves. Les hallucinogènes, au contraire, créent un besoin psychologique. Selon une formule souvent employée, la plupart d’entre eux «n’empoisonnent que l’âme». Rappelons leur définition par le psychiatre Humphrey Osmond, l’inventeur du mot psychédélique, ce sont des substances qui provoquent des modifications dans la pensée, la perception, l’humeur, parfois dans l’attitude du corps. Ces modifications se produisent une à une ou simultanément, sans entraîner de perturbations au niveau du système nerveux autonome, ni même aboutir à la toxicomanie.

Cela ne signifie pas que les hallucinogènes ne soient pas des poisons. À côté de la marijuana à peu près inoffensive à l’organisme, plus inoffensive que l’alcool par exemple, les effets à long terme du LSD sont encore discutés, cependant que la plupart des champignons hallucinogènes semblent toxiques. Mais ce n’est pas leur toxicité que l’on dénonce ce sont leurs effets purement psychiques. Si les hallucinogènes ne provoquaient d’autres effets que ceux que l’observateur extérieur est à même de déceler, ils ne poseraient pas plus de problèmes que l’habitude du pastis de sept heures, ou même que celle du chewing-gum.

Ces effets psychiques, quels sont-ils? On est toujours déçu par les descriptions qu’en donnent les drogués. Humphrey Osmond, qui les a pratiqués (et même, semble-t-il, avec un zèle un peu douteux), avoue que «nous ne sommes pas encore certains de ce qui différencie exactement l’expérience du haschisch de celle du peyotl, ou de la mescaline, ou du LSD… J’ai pris connaissance des résultats obtenus à partir d’un mélange de ces drogues, mais je n’ai pu en tirer aucune conclusion positive».

Ce qui rend toute étude sérieuse des descriptions subjectives encore plus incertaine, c’est que l’effet d’une même drogue semble varier presque indéfiniment sur un même individu, selon ses dispositions physiques et psychologiques du moment. L’absorption préalable d’une tasse de café, d’un verre de vin, ou même de quelques morceaux de sucre provoquent des différences imprévisibles, changeant en enfer ce qui avait été précédemment perçu comme paradisiaque, ou inversement.

Cependant, le psychiatre canadien Duncan B. Blewett admet que le LSD modifie ce qu’il appelle la «fonction de relation» du cerveau en bouleversant ses structures antérieures. «Un véritable torrent d’idées nouvelles apparaît quand le cadre ancien est ébranlé… Le sujet qui a vécu cette expérience déclare qu’il voit les choses beaucoup plus nettement, qu’il comprend avec une perception accrue, que sa compréhension est plus intense. Cependant ses amis le regardent et disent «C’est bizarre, il se trompe il est absolument le même qu’avant». Il est vraiment difficile de prouver que vous êtes un homme plus avisé que vous ne l’étiez dix minutes ou deux heures plus tôt».

On doit donc s’interroger sérieusement sur la réalité de ce prétendu «torrent d’idées nouvelles» qui ne se manifeste par rien de décelable concrètement, sauf les affirmations du sujet. À supposer qu’il y ait réellement là autre chose qu’une illusion, comme dans ces idées «géniales» découvertes en rêve et qui se révèlent au réveil n’être que platitudes, le fait même que la réalité n’en soit pas démontrable ne peut qu’aboutir chez le drogué à des comportements schizoïdes, c’est-à-dire au refus d’admettre les réalités extérieures telles qu’elles sont.

Les visions, sensations et idées, suscitées par le peyotl, ne sont pas plus convaincantes. Le témoignage d’Havelock Ellis, en raison même de l’échec de son éloquence poétique, n’incite guère le profane à goûter du fameux cactus, on ne voit pas ce qui différencie cette expérience d’un simple rêve. Là encore, même en accordant que l’on croit à la réalité des merveilles décrites et au bonheur (?) qu’il affirme en tirer, l’incohérente fantasmagorie ne présente objectivement aucun intérêt. «Je voyais des bijoux, isolés ou groupés en épais et superbes tapis, tantôt jetant mille feux, tantôt brillant d’un éclat sombre et magnifique. Puis ils se transformaient devant nos yeux, prenant des formes de fleurs, se muant en somptueux papillons, ou en ailes étincelantes, irisées et fibreuses de merveilleux insectes, etc.»

Produit d’un extrême malheur

«Superbe», «magnifique», «somptueux», «merveilleux» et alors? Havelock Ellis croyait certainement au bien-fondé de ces épithètes redondantes. Mais un rêve nous en sert tout autant. La différence, unique mais essentielle, est que le rêve est réversible, comme disent les neurologues si les circonstances extérieures l’exigent, nous nous éveillons et laissons là notre rêve pour retrouver le monde réel. Au lieu que l’irréversibilité de l’hallucination psychédélique donne à l’illusion la consistance du réel et conduit donc l’halluciné vers l’aberration schizoïde.

Tous les drogués affirment, tant qu’ils la perçoivent, la réalité de leurs visions. Ils y croient, cela peut aller jusqu’au suicide par mirage. Nous connaissons le cas d’une jeune fille transformée en oiseau par le LSD et qui «s’envola» d’un troisième étage en s’écriant «Je vole!» On pense avec révolte à tous les soucis, à tous les soins, à tout l’amour dont cette jeune fille fut l’objet pendant les longues années de son enfance, et à la douleur de ses parents retrouvant son cadavre brisé sur le ciment.

Je sais il n’est plus de bon ton de prendre les choses ainsi, les sentiments familiaux sont «aliénants», la pitié est «pharisaïque». Et peut-être, en effet, est-il vrai que le recours à la drogue manifeste une défaillance préexistante et que cette défaillance fut d’abord celle des autres. Peut-être la pratique de la drogue est-elle le produit d’un extrême malheur, comme l’alcoolisme fut au siècle dernier l’expression du désespoir ouvrier. La plupart des drogués sont riches, certes. Mais l’homme ne se nourrit pas seulement de pain. Humphrey Osmond, ce psychiatre déjà cité dont nous avons dit le goût pour l’expérience hallucinatoire, admet cette analyse avec une certaine lucidité. «Ce monde, écrit-il, est, du moins en partie, ce que nous en faisons. Une fois établi le creuset de notre vie, il résiste à tout changement. Les agents psychédéliques nous permettent pendant quelques instants de nous débarrasser de ces présuppositions acquises et de voir l’univers d’un regard vierge».

La tentation d’un univers illusoire n’existerait pas si le monde réel créé par l’homme satisfaisait son créateur. La pratique de la drogue disparaîtra sans doute d’elle-même quand le monde où nous vivons sera redevenu humain.■

Aimé Michel

(Manquent les photos et leurs légendes – si un visiteur peut nous les procurer, nous sommes preneurs, bien sûr!… - info@aldane.com)