Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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LES ÉTONNEMENTS D’AIMÉ MICHEL

Sommes-nous tous médiums?

«Il semble parfois que nous soyons quelqu’un d’autre».

Article paru dans Écho de la mode N°35– 31 août 1969

 

Y a-t-il en nous quelque chose d’immatériel, âme, esprit, souffle, que certains accidents parfois révèlent et qui pourrait survivre au corps? Vieille question, à laquelle trop d’hommes ont renoncé de penser, attendant, pour se faire une opinion, l’instant fatal auquel nul n’échappe.

Mais il arrive qu’une observation inattendue oblige les savants à d’étranges réflexions. Telle est la mésaventure récemment survenue à un éminent psychiatre américain, le Dr Andrija Puharich.

Ce praticien reçut un jour la visite d’un brillant homme d’affaires new-yorkais de quarante-quatre ans, en pleine forme physique et intellectuelle, du moins apparemment, lequel lui déclara tout de go:

— Docteur, je suis en train de devenir fou! Voici: parmi les objets dont je fais commerce, il y a une certaine pièce de bois synthétique que j’ai longuement étudiée en laboratoire. Son exécution m’a obligé à manipuler de l’éther. Au début, cela m’était désagréable. Puis, je me suis rendu compte que l’inhalation d’un peu d’éther me rendait somnolent. Et comme j’avais du mal à m’endormir le soir, j’ai pris l’habitude d’en respirer un peu tous les jours. Je ne suis pas un toxicomane. Depuis, j’ai cessé d’avoir recours à l’éther. Seulement voilà: les phénomènes déclenchés par l’éther, eux, n’ont pas cessé, et vont même en s’aggravant.

— Quels phénomènes?

— D’abord, il m’a semblé que je flottais au-dessus de mon corps endormi. Puis j’ai découvert que je pouvais traverser les murs, sortir de ma maison à travers le toit, errer dans l’atmosphère comme, dit-on, font les fées ou les âmes des morts! Vous voyez bien que je suis fou!

— Ce sont des hallucinations, dit le docteur.

— Évidemment. Mais je vous décris mes impressions. En outre, il m’a semblé parfois que j’étais quelqu’un d’autre. Par exemple, je m’endormais, et aussitôt endormi je me réveillais dans le corps d’un autre. Cette expérience-là est la plus terrifiante, car alors, j’ai toujours l’impression d’être dans le corps d’un grand malade ou d’un moribond.

Une fois, par exemple, je me suis réveillé dans le corps d’un vieillard allongé sur un lit d’agonie. Je souffrais, j’étais oppressé, je voyais mes vieilles mains parcheminées et tremblantes, posées sur le drap, je voyais des visages angoissés et inconnus penchés sur moi. La chambre où je me trouvais m’était également inconnue. On chuchotait autour de moi. Cela dura jusqu’à ce que je perde conscience, comme si j’étais mort, et alors je m’éveillai de nouveau, mais cette fois dans mon vrai corps, sur mon vrai lit, dans ma vraie chambre.

Voilà, docteur, je ne doute pas que ce soient de vulgaires illusions, mais l’impression vécue est tellement réaliste et convaincante que j’en souffre comme si c’était vrai. Et je viens vous voir pour que vous me guérissiez de ces effroyables hallucinations.

— Voyons, dit le Dr Puharich. Vous dites que vous vous éveillez dans le corps de moribonds?

— Oui.

— Alors, c’est très simple. Vous devez bien connaître quelqu’un, ami, parent ou relation qui soit en ce moment très gravement malade?

L’autre réfléchit, puis acquiesça: oui, un de ses amis était en effet très malade.

— Parfait, dit le médecin. Vous allez vous étendre sur ce lit, vous vous endormirez, vous irez vers cet ami et vous essaierez de vous mettre à sa place. Après quoi, aussitôt éveillé, nous téléphonerons chez lui, vous écouterez la conversation, et vous verrez vous-même que vos cauchemars n’ont aucun rapport avec la réalité. Cela, je l’espère, vous convaincra de leur caractère illusoire, et ils perdront de ce fait toute leur charge d’angoisse.

Ce qui fut fait. Le malade s’allongea et s’endormit sous les yeux du praticien. Il se réveilla trois quarts d’heure plus tard, rayonnant.

— Docteur, c’est merveilleux! Vous aviez raison, ce ne sont que des rêves absurdes. J’ai vu mon ami debout, habillé, et se promenant dans son jardin, ce qui est impossible, puisqu’il est malade et couché. Il était vêtu d’une gabardine et portait un chapeau.

J’ai vu aussi sa femme. Elle avait un costume sombre et une tunique. À un moment, elle est allée au garage, elle a sorti la voiture et elle est partie. Mon ami l’a suivie dans le jardin, puis il est rentré. Appelons-les tout de suite!

Ils appelèrent. Et, à leur commune stupeur, ils découvrirent que tout, absolument tout était vrai dans la vision du malade. Comme le Dr Puharich put le constater en poursuivant ses expériences avec lui, cet étrange businessman était bel et bien tourmenté par une maladie où «quelque chose» sortait de son corps pendant le sommeil.

Ce quelque chose, quel était-il? ou plutôt quel est-il? Le portons-nous tous en nous-mêmes? Le psychiatre américain, qui a écrit un livre (malheureusement non traduit) sur cette histoire[1], le croit. Il croit, comme le croyait Maeterlinck, que notre personnalité héberge sans le savoir un «hôte inconnu».

Dans la trivialité de notre vie quotidienne, cet hôte est invisible. Mais il est là, toujours présent, témoin et acteur de toutes nos pensées, prêt à étonner les psychiatres qui n’ont pas l’habitude de trouver l’âme au bout de leur scalpel.■

Aimé Michel

Note:

(1) Dr Andrija Puharich: Beyond Telepathy (Doubleday, New York).