Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Sur deux passages de l’Iliade

Article paru dans Lumières dans la nuit n°145 de mai 1975

 

Il y a dans l’Iliade, parmi tant de mystérieuses beautés, deux passages propres à nous faire rêver, nous autres ufologues. Le rêve est une activité féconde tant que l’on ne se met pas à le confondre avec la réalité. Ce qui n’empêche que certains rêves s’avèrent finalement être la réalité. Mais il faut le prouver, et c’est là le plus difficile. La Troie de Schliemann ne fut longtemps qu’un rêve. Puis ce rêve, fidèlement suivi, conduisit à la vraie Troie, et les légendes homériques ressuscitèrent. Victor Hugo dit que l’Épopée, c’est l’Histoire écoutée aux portes de la Légende. Que l’on me pardonne si j’aime écouter aux portes sacrées.

***

Le premier passage en question commence au vers 367 du chant XVIII. Pour le comprendre bien, il faudrait rappeler l’intrigue compliquée qui, devant les murs de Troie et dans les hauteurs de l’Olympe, opposa entre eux les hommes et les dieux, chaque camp ayant ses partisans dans l’autre monde.

Laissons cette intrigue de côté, dont le sens, autant que je vois, ne touche en rien le sujet dont il est question dans cette revue. Et venons-en à ce chant XVIII.  — À la suite de certaine péripétie d’une guerre qui dure depuis de longues années, Achille se trouve dans une fâcheuse position. Son prochain combat risque de mal tourner. Alors sa mère, la divine Thétis, accourt chez Héphaïstos, le forgeron boîteux, aux recettes métallurgiques infaillibles.

«Voudras-tu, à ce fils qu’attend une prompte mort, donner un bouclier, un casque, de bonnes jambières avec couvre-chevilles adaptés et une cuirasse?», supplie-t-elle.

Héphaïstos accepte et se met au travail.

Ce sont les détails de cette scène qui me paraissent troublants.

D’abord, écoutons ce qui est dit de la demeure d’Héphaïstos, le divin forgeron:

«…Tout en conversant ainsi, Thétis aux pieds d’argent arrive dans la demeure d’Héphaïstos, demeure impérissable et étoilée éclatante entre toutes aux yeux des immortels, toute en bronze et construite par le Boîteux lui-même» (le Boîteux, c’est Héphaïstos, qui n’est pas à vrai dire boîteux, mais dont les jambes sont si faibles qu’elles ont besoin, pour supporter le poids de son corps, là où il se trouve, d’un succédané musculaire artificiel, nous verrons tout à l’heure lequel).

Avant d’aller plus loin, une remarque s’impose: ni dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée, ni dans aucun poème de la même époque (par exemple Hésiode) il n’existe de merveilleux technologique. Le merveilleux homérique est par essence poétique et irréaliste, à la rigueur symbolique. Les dieux se déplacent sur des chars aériens tirés par de magnifiques chevaux, les miracles qu’ils font sont ceux que l’on trouve dans les contes de fées et qu’inventent encore au XXe siècle les petits enfants. Seul Héphaïstos n’opère aucun miracle. Ce qu’il fait en revanche nous semble extrêmement familier: il fabrique des machines, et des machines comme le XXe siècle finissant commence d’en voir: essentiellement des robots. Lisons le récit de l’arrivée de Thétis dans cette demeure «étoilée» où je reviendrai tout à l’heure:

«Elle le trouve tout suant, affairé autour de ses soufflets (= engins). II est en train de fabriquer des trépieds — vingt en tout — qui doivent se dresser tout autour de la grande salle, le long de ses beaux murs bien droits (des murs de «bronze», ne l’oublions pas). À la base de chacun d’eux, il a mis des roulettes en or, afin qu’ils puissent d’eux-mêmes entrer dans l’assemblée des dieux. Merveille à voir! Ils sont presque terminés: les anses ouvragées, seules, ne sont pas encore en place. Il y travaille, il forge les attaches».

Sur ce, sa femme Charis vient interrompre son travail pour annoncer l’arrivée de Thétis. Il y a de quoi devenir antiféministe! Au diable ces péronnelles dont l’insipide bavardage met fin à la description du poète! Car de quoi est-il question? de vingt trépieds, de robots capables de se déplacer d’eux-mêmes sur des roulettes parmi les dieux. Deux détails sont d’une frustrante concision: premièrement ces trépieds se meuvent d’eux-mêmes. Et, attention! Ce mot innocent en français (et en anglais) «d’eux-mêmes», il faut le lire en grec: car ce mot n’est autre que le mot automate qui fait à cette occasion son entrée dans le vocabulaire universel et dans l’histoire des idées. II n’est employé qu’une seule fois antérieurement par Homère, et d’une façon non moins troublante, j’y reviendrai.

Donc ces trépieds sont des automates. Mais, deuxièmement, réfléchissons: s’ils se meuvent tout seuls, pourquoi Homère veut-il qu’Héphaïstos leur adjoigne des anses et des attaches? À quoi diable peuvent bien servir ces anses qui ne sont pas des anses puisqu’on peut aussi bien les appeler des attaches, si l’automate, se mouvant tout seul, n’a nul besoin d’être saisi et attaché?

Hélas, les jacasseries de Charis et de Thétis, obsédées par leurs petits problèmes, et n’ayant, c’est bien connu, que mépris pour la mécanique, nous privent de ces palpitantes précisions. On est simplement laissé en tête-à-tête avec ces superstructures de vingt servo-trépieds: radar ou sonar, ou Zeus sait quoi!

***

Heureusement, ce n’est pas fini.

Thétis, donc, expose son cas à Héphaïstos qui, bon bougre, écoute attentivement et, par reconnaissance pour un service rendu jadis, décide de laisser là le montage de ses vingt servo-trépieds pour forger la cuirasse incomparable qu’on lui demande. Cette cuirasse mériterait un long article du seul point de vue ufologique, mais ce sera pour une autre fois. Suivons du regard les activités d’Héphaïstos (vers 410).

— Il dit, et quitte le pied de son enclume (il vaudrait mieux traduire table de laboratoire), monstre essoufflé et boiteux, dont les jambes grêles s’agitent sous lui. Il écarte du feu ses soufflets. Il ramasse dans un coffre d’argent tous les outils dont il usait. Il essuie avec une éponge son visage, ses deux bras, son cou puissant, sa poitrine velue. Puis il enfile une tunique, prend un gros bâton et sort en boitant. Deux servantes en or soutiennent sa marche. Elles sont en or, mais elles ont l’aspect de vierges vivantes. Il y a une raison dans leurs organes. Elles ont la voix et la force, elles sont habiles aux travaux des dieux. Elles font de leur mieux pour soutenir leur seigneur.

Encore des robots, mais plus charmants! En or, ayant l’aspect de jolies filles et possédant la raison dans leurs organes! Je ne sache pas que l’on puisse citer rien de pareil dans la poésie de la Grèce jusqu’à l’époque tardive où les machines (qui n’existaient pas à l’époque homérique) étant devenues familières, ont pu inspirer les poètes.

Mais il y a plus. En lisant cet épisode d’Homère, on a l’impression qu’il rapporte un fait pour lui, certes miraculeux, mais auquel il n’attache aucune importance particulière. Rien donc dans son récit ne donne à entendre qu’il voit une différence quelconque entre des mécanismes automatiques reproduisant les effets de la raison et les chevaux d’Apollon tirant le char du Soleil. La singularité du merveilleux technique ne le frappe pas, parce qu’il ne sait pas qu’il y a singularité, il ne sait pas que ce merveilleux est différent. Pour lui, tout cela est de la magie. C’est aux seuls yeux du lecteur du XXe siècle que la différence apparaît, que dis-je, que l’abîme se creuse. Bref, il est clair qu’Homère ne comprend pas ce qu’il raconte, et que du reste il ne s’y intéresse guère. Il répète, magnifiquement c’est certain, mais sans le comprendre, un récit plus ancien que lui et dont le sens s’est perdu.

***

Ce récit, à quoi fait-il allusion? Que sont en réalité ces trépieds automates, ces robots doués de raison? D’où la tradition ou l’imagination ont-elles pu en venir à des hommes antérieurs au VIIIe siècle avant J.-C.?

On ne peut, je l’ai dit, que rêver. Dédale, Icare, l’Atlantide…? Quant à moi, j’avoue ne pas aimer ces rêves-là, trop faciles. Je préfère chercher des indices, et m’en tenir à eux.

J’ai dit que le mot automate ne se trouve, à ma connaissance, qu’en un seul passage antérieur au récit homérique du voyage de Thétis chez Héphaïstos. C’est encore dans l’Iliade, mais au début, chant V, vers 748, quand le poète explique comment fonctionnent les portes de l’Olympe «demeure des Dieux»: «Ces portes que gardent les Heures, dit-il, s’ouvrent et se ferment d’elles-mêmes en mugissant et déplaçant une épaisse nuée. Aux Heures est commise la garde de l’entrée de l’Olympe et du vaste ciel.»

En d’autres termes, ces portes s’ouvrent et se ferment à heure fixe, donc sur une commande astronomique.

Et cette demeure des Dieux qui s’ouvre et se ferme à la commande des Heures, c’est-à-dire par l’effet d’une visée astronomique, fonctionne automatiquement: les portes sont des automates. Leur fonctionnement s’accompagne d’une nuée.

Et tout cela se passe dans un ciel étoilé. De nombreux passages, dont je ne fatiguerai pas le lecteur, montrent bien que l’Olympe des Dieux n’a rien à voir avec la montagne qui porte son nom. Par exemple, il est dit, V. 750 et la suite, que Cronos est assis sur le plus haut sommet de l’Olympe, à l’écart, hors des portes (de sa demeure céleste).

***

Que faut-il donc imaginer, si l’on s’en tient strictement à ce qui est écrit, autrement dit si on se met à la place des Grecs des temps homériques, ignorants de toute cosmogonie et de toute géographie correcte, et qui prenaient à la lettre les récits du poème?

Qu’un certain Héphaïstos, dont le portrait est à retenir, vivait dans un antre de «bronze étoilé», loin de la Terre, et qu’entre autres choses il y fabriquait des automates et des robots.

Qu’il y avait dans le ciel «une demeure des Dieux» aux portes immenses, «mugissantes» quand elles s’ouvraient, et qu’ouverture et fermeture étaient commandées par les Heures, c’est-à-dire par visée astronomique — comme le guidage de nos astronefs. Le tout avec émission de nuées.

Libre à chacun d’expliquer cela à sa façon.

Aimé Michel

Post-scriptum à l’article d’Aimé Michel: «sur deux passages de l’Iliade»
(LDLN n° 146 de juillet 1975)

Nous n’avons pas pu, pour des raisons d’imprimerie donner en grec les mots-clés de cet article, et nous prions nos lecteurs hellénistes de nous en excuser. Voici la transcription de ces mots-clés en alphabet latin.

— la «demeure impérissable et étoilée» d’Hephaïstos: c’est «asteroenta» qui est traduit «étoilée».

— la demeure en «bronze»: «chalkeon», mais rappelons-nous qu’au temps de Troie les Grecs ne connaissaient que le bronze (donc le cuivre et l’étain), l’argent et l’or (ni le fer, ni l’acier, etc…).

— les «trépieds qui se déplacent d’eux-mêmes»: «automatai tripodes».

— à propos des «servantes» d’Hephaïstos, qui «sont en or, mais ont l’aspect de vierges vivantes. Il y a une raison dans leurs organes: «tés én mén noos ésti metà phresin».

— les portes de l’Olympes sont ouvertes et fermées par les Heures, elles s’ouvrent et se ferment d’«elles-mêmes»: encore le mot «automatai».

À propos des Heures (ôrai) rappelons que le mot heure, en grec, désigne toute mesure du temps: il vaudrait donc mieux dire «les Durées», car il peut aussi bien s’agir d’une heure, d’une nuit, d’une saison. En tant que personnages mythologiques, les Heures sont des filles de Zeus, chargées de régler le déroulement de toutes choses en mesurant convenablement les durées. Ce sont les horloges divinisées de l’univers.