Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Travail, ville et campagne

Arts et Métiers – Mars 1982

par Aimé Michel

 

Un plaisantin proposait jadis de bâtir les villes à la campagne. Saluons ce précurseur. Une de mes marottes étant les Ondes Courtes, j’écoute beaucoup les postes lointains. Voici le résumé d’un reportage entendu l’autre soir sur une station californienne[1].

L’interviewé était (est en ce moment-même) une sorte de «petit épicier du coin» dans le domaine des programmes télévisés. Il a investi moins de quinze mille dollars, travaille tout seul en famille dans un repaire paisible, et, dit-il, gagne bien sa vie sans se fatiguer trop. En fait, sa seule fatigue est plutôt un souci, celui de se tenir au courant de ce qui se fait, les lois de son négoce évoluant si vite qu’il doit sans cesse innover ou périr, comme on dit

Le principe de sa petite affaire est le commerce de détail des programmes répercutés sur la surface terrestre par les satellites géostationnaires.

Les satellites, dont la réception est possible en Californie sont, dit-il, au nombre de sept principaux dont trois gros. Ces satellites ont été places là par la N.A.S.A. pour le compte d’entreprises privées. Les militaires, comme tout le monde, peuvent leur louer des services. Chaque satellite reçoit et rediffuse une cinquantaine de programmes.

Au niveau du détail, le petit diffuseur achète ou bricole son antenne de réception directe (3’000 dollars s’il la monte en kit, 15’000 s’il se la fait monter). Puis il s’abonne à tels et tels programmes dont il escompte une revente fructueuse. L’antenne, engin bien visible, lui sert non seulement pour la réception, mais fait sa propre publicité: on sait, en la voyant de loin, qu’il y a là un marchand d’émissions. Il revend, en effet, ces émissions par câble, et pour le prix dérisoire de cinq dollars par mois. «Et ça va, dit-il, je gagne pas mal d’argent et je pense à l’avenir». Les clients sont satisfaits de disposer de cinquante, cent programmes ou plus sans avoir à se soucier de la maintenance de l’antenne, objet requérant encore (pour combien de temps?) un peu de soin et de technicité. Cinq dollars, ce n’est pas cher pour un choix si étendu. Et le propriétaire de l’antenne amortit très vite son petit investissement, vit bien, et préserve plus de loisir qu’il n’en faut pour se tenir au courant du marché, tant en ce qui concerne l’évolution technique que les nouveautés des programmes.

Comme il s’agit d’un marché, tout est codé. Pour recevoir, il faut payer le code aux compagnies de diffusion des programmes. L’antenne ne reçoit que les émissions dont son propriétaire a acheté le code. Le code garde sa valeur le temps d’un abonnement

Revenons sur ces innombrables programmes auxquels on peut s’abonner. Il y a, dit le détaillant, à peu près tout ce qui se peut imaginer (mais il y a des lacunes dans son information que j’indiquerai plus loin).

Certaines «chaînes», dit-il, ne diffusent que des informations, d’autres des émissions culturelles, voire des programmes scolaires; elles ont moins de clients et sont plus chères. Il y a aussi — évidemment! — des chaînes porno; qui eût prévu cela il y a vingt ans, au début de l’ère spatiale, l’espace au service de la pornographie?

L’interviewé déclare qu’on peut se tenir au courant de tout ce qui se diffuse, et que pour sa part il est spécialisé dans la variété. On entrevoit déjà dans ses explications l’amorce d’une complexification économique: certains diffuseurs investissent dans la production des programmes, voire dans la technique, la vente sur chaînes alimentant ainsi directement la recherche.

À aucun moment de ses explications il n’est question d’un usage véritablement technique de ce système (c’est la principale des lacunes dont je parlais plus haut). Cependant cet usage existe, outre l’usage téléphonique, bien connu. Une des plus immédiates est la publicité, qui renseigne sur les services d’information, les banques de données, les brevets, les offres de technologie, l’état des marchés, les nouveaux produits, les possibilités de sous-traitance, les bibliographies, la bourse, la météo locale.

Ces utilisations actuelles de la télédiffusion directe indiquent une situation très mobile: l’exploitation des possibilités ne fait que débuter. Il est intéressant de le savoir au moment où le programme Ariane va commencer à déposer à 36’000 kilomètres d’altitude nos propres satellites géostationnaires à usage partiellement privé, desservant la France et les pays voisins. Une expérience ancienne commune à toutes les nouveautés montre que très souvent l’utilisation n’est inventée qu’après son instrumentation. Rappelons-nous le mot de Thoreau, le philosophe américain à qui un journaliste demandait ce qu’il pensait de l’inauguration de la première liaison téléphonique entre New-York et le Texas: «C’est intéressant, mais on n’a rien à se dire entre New-York et le Texas». On sait aussi que, de la même façon, le logiciel ne fait que suivre de loin le matériel.

Il faut aussi penser que l’utilisateur du câble peut programmer l’enregistrement de sa réception pour l’utiliser plus tard à l’heure de son choix (les amateurs de musique font déjà cela avec les programmes de France-Musique, enregistrés automatiquement à l’heure de l’émission et restitués à l’heure choisie, ou même simplement emmagasinés). Très prometteur aussi est le teleconferencing permettant à des abonnés ayant un code commun d’échanger des informations et même de soutenir un débat non simultané.

Arrêtons le survol de ces activités ouvertes par l’utilisation des satellites géostationnaires et de la diffusion par câble: on y voit naître une gamme quasi-infinie d’activités productrices de richesses ayant en commun de supprimer la vieille servitude du lieu de travail.

C’est cette servitude qui produisit jadis les premières cités. C’est elle qui dépeupla les campagnes pendant toute la durée de l’ère industrielle, n’y laissant que les paysans. Encore maintenant, campagnard égale paysan. Ce qu’on appelle parfois l’ère post-industrielle amorce le mouvement inverse: la sophistication accélérée du travail est en train de délier de la servitude citadine. Ne subsisteront que les liens choisis, relevant de la culture et des mœurs. Ce qu’ils seront, et de quelle ampleur, nul ne le sait.■

Aimé Michel

Note:

(1) Quelque chose de semblable aurait aussi été diffusé, me dit-on, sur une chaine française.