Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Un coucou d’eau douce la bouvière

Article paru dans Toute la pêche – date inconnue

Par Aimé Michel

 

Un coucou d'eau douce la bouvière
La moule d’eau douce: une vraie nourrice

Les pêcheurs de la Seine et de la Marne l’appellent la «péteuse», non à cause d’un talent de société bien difficilement imaginable chez ce petit poisson, mais par manière de mépris. Du moins, les pêcheurs qui la connaissent, car comment supposer qu’un petit paquet d’écaillés de 5 à 6 centimètres de longueur hors-tout, puisse être un adulte authentique, une espèce bien délimitée, surtout quand la péteuse en question ressemble à s’y méprendre à une petite carpe ou, mieux encore, à un petit carassin? Il faut être presque un spécialiste pour lui accorder attention, et ce n’est guère qu’en l’examinant de près et en étudiant son anatomie qu’on est sûr de l’identifier. Le pêcheur, lui, la rejette, ou, à la rigueur, s’en sert pour amorcer la perche, et ceci d’autant plus qu’il la connaît mieux.

Car notre péteuse — bouvière en français, Rhodeus amarus en langage savant — ne se contente pas d’être petite, minuscule, puisque les géantes atteignent à peine huit centimètres. Elle est, par-dessus le marché, fort mauvaise, d’une saveur amère franchement désagréable. D’où son nom latin, d’où, aussi, son nom allemand: Bitterling, de bitter, amer, Bitterling, le petit poisson amer. Il est vrai que certains pêcheurs ne dédaignent pas de la mêler à leur friture pour en relever la saveur, et que quelques palais dépravés la trouvent même délectable, ce qui prouve, qu’en matière de goût, les discussions sont difficiles. J’ai bien connu un braconnier qui se délectait de jeunes corbeaux au genièvre! Alors…

Mais revenons à la bouvière. Pourquoi ce nom? Un vieux pêcheur du siècle dernier, Duhamel, l’auteur du Traité des Pêches, affirmait que ce nom lui venait de «son habitude à se tenir dans la vase», la boue. Pure rêverie, répond Blanchard, et ceci pour la raison bien simple, dit-il, que la bouvière a horreur de la vase. Son domaine préféré, son biotope, comme disent les zoologues, c’est, au contraire, la rivière ou le lac à fond couvert de sable et de gravier, sous une seule condition, c’est qu’il y ait des moules. Nous verrons tout à l’heure pourquoi.

Du point de vue anatomique, la bouvière a un corps large, très comprimé latéralement, couvert d’écaillés minces, grandes, avec des stries longitudinales nombreuses, grêles et légèrement ondulées. Les nageoires dorsale et anale sont assez larges à la base et n’ont pas de rayon dentelé. La couleur varie suivant le sexe et la période de l’année. Hors de la saison du frai, qui couvre avril et mai, mâles et femelles se distinguent peu, vus par-dessus, ils sont d’un brun verdâtre qui vire à l’argent sur les côtés, et surtout sur la région ventrale. Les nageoires sont rousses, sauf la dorsale, plus fumée, qui présente souvent une bande transversale claire.

Mais quand vient le joli mois d’avril et que la bagatelle commence à travailler ce petit peuple, on assiste à une magnifique métamorphose du mâle. Car, comme il arrive souvent chez les poissons, la coquetterie est ici un privilège masculin. Son corps tourne d’abord au bleu de l’acier poli, puis au violet intense, et jette de splendides reflets irisés d’un éclat métallique. La longue bande verdâtre ou noirâtre qui, en temps normal, orne ses flancs, prend une éclatante couleur émeraude, la poitrine et le ventre tournent au jaune orange, cependant que les nageoires dorsale et anale passent au rouge marqueté de noir. Vers le début du mois de mai, la bouvière mâle est un des plus beaux poissons de notre région, et je sais des amateurs qui se sont alors demandé si des poissons d’ornement n’avaient pas été jetés à la rivière! L’un d’eux en avait même ramené chez lui, et fut très déçu de voir les couleurs qui l’avaient ravi disparaître en quelques semaines.

L’anatomie intérieure de la bouvière n’est pas moins remarquable que son aspect extérieur. L’intestin est d’une longueur exceptionnelle chez les poissons, formant sur lui-même cinq circonvolutions pleines. L’estomac se laisse difficilement distinguer de l’intestin. «Cette grande longueur du tube digestif, dit Blanchard, annonce un régime essentiellement végétal. Et, en effet, on trouve presque toujours dans l’intestin des restes de matières vertes, principalement des débris d’algue.» Mais la grande singularité de la bouvière, celle par laquelle l’humble petit poisson immangeable a attiré l’attention des savants, c’est son système reproducteur. Les mœurs de la femelle sont tellement stupéfiantes qu’il a fallu près d’un siècle pour en avoir enfin l’explication.

Au milieu du siècle dernier, un zoologue allemand de Stuttgart, nommé Kraus, remarqua pour la première fois que vers le mois d’avril, alors que son mâle arbore les fières couleurs décrites tout à l’heure, la femelle subit, de son côté, une étrange et inexplicable transformation: une sorte de vermisseau rougeâtre se met à pousser sous sa queue, à l’endroit où, chez les femelles des autres espèces, se situe le conduit d’évacuation des œufs (l’oviducte).

La première fois que Kraus observa cette excroissance, il crut d’abord que la bouvière, à moitié écrasée par quelque chute de pierres, était éventrée et laissait pendre un morceau d’intestin. Mais, en observant de plus près, il put cependant constater que le «vermisseau» paraissait naturel. La bouvière n’en souffrait nullement, et semblait se porter fort bien. Sa curiosité éveillée, Kraus ne tarda pas à reconnaître que la bizarre excroissance pouvait s’observer chez toutes les femelles au moment du frai. Il décrivit sa trouvaille dans un mémoire qui tomba sous les yeux d’un autre savant allemand, Charles-Théodore-Ernest de Siebold, célèbre professeur de physiologie vétérinaire à Fribourg et à Munich, qui voulut approfondir ce petit mystère anatomique. Siebold observa des dizaines de bouvières avant, pendant et après le frai. Il vit littéralement pousser le tube découvert par Kraus. Il en découvrit l’usage: c’était, bel et bien, un oviducte: la couleur rouge était précisément celle des œufs observés en transparence. Il vit ensuite, vers la fin de mai, le tube s’atrophier progressivement jusqu’à ne plus présenter que l’aspect d’une petite papille à peine perceptible. Il décrivit tout cela, nota que le tube pouvait atteindre une longueur proche de la moitié du corps entier du poisson. Mais il fut incapable de préciser à quoi pouvait bien servir l’oviducte de la bouvière. Cette singularité anatomique était certainement une adaptation, mais à quoi? Il fallait qu’elle corresponde à une particularité des mœurs de la femelle, mais laquelle? Trente ans plus tard, Blanchard écrivait encore: «Ce long tube a sans doute pour usage de permettre à l’animal de fixer ses œufs dans des cavités ou des espaces étroits où il ne pourrait atteindre sans le secours de cet instrument. Mais ce n’est là encore qu’une supposition. L’observation nous a fait défaut jusqu’ici.»

Et pourtant Blanchard brûlait! Cette «cavité», cet «espace étroit», nous le connaissons maintenant. Si l’on a mis si longtemps à l’identifier, c’est seulement parce qu’il s’agit d’une des plus ahurissantes fantaisies de la nature, et que les savants se méfient trop de leur imagination: la bouvière femelle pond en effet ses œufs dans les moules d’eau douce! Et le mystérieux oviducte n’a d’autre office que de glisser entre les valves du mollusque sa précieuse progéniture.

La bataille pour la moule

C’est l’observation des mœurs du poisson selon les méthodes préconisées par Lorenz et Tinbergen qui a mis les zoologues sur la piste. Lorenz affirme que l’on apprend plus et mieux en regardant les bêtes vivre en liberté dans leur milieu naturel qu’en les disséquant et en leur faisant passer des tests auxquels elles ne s’intéressent pas. C’est ainsi que l’on a découvert que toutes les bêtes sauvages ou presque ont un territoire qu’il faut conquérir, avec des frontières qu’elles défendent[1]. Or, quand il s’est agi de déterminer le territoire de la bouvière, on a fait une première constatation fort étrange: le territoire existait bien, mais il se déplaçait dans la rivière. Il n’est pas forcément aujourd’hui là où il était hier, du moins en époque de frai. Comme d’autre part on sait que le territoire est déterminé par la présence de certains accidents du paysage aquatique: cailloux, rochers, roseaux, algues, etc., il fallait bien que quelque chose dans le paysage se fût aussi déplacé. Mais quoi? On le trouva bientôt: les bagarres pour la conquête du territoire opposaient toujours les bouvières au-dessus des moules d’eau douce. Et alors, moyennant un peu de patience, tout s’éclaira: la bouvière femelle pondait ses œufs dans le manteau des lamellibranches. Tout le cycle vital de la modeste «péteuse» se révéla peu à peu. On vit d’abord la femelle déposer ses œufs grâce au mystérieux oviducte glissé entre les valves. On vit les œufs éclore dans ce nid vivant préparé par la nature. Détail plus étonnant encore, on put observer l’espèce de symbiose établie entre la moule et le petit poisson à peine éclos. Car les bouvières nouvelles-nées considèrent vraiment la moule comme leur maison. Elles y habitent. Elles ne s’en éloignent qu’avec précautions. Et quand elles sont effrayées, elles s’y réfugient en troupe! En somme, la moule est à la fois la maison et la mère. Quand arrive l’époque qui correspond au sevrage chez les autres animaux, les petites bouvières abandonnent la moule sans retour. Ou plutôt, elles l’abandonnent jusqu’à ce que, devenues adultes, à leur tour, elles reviendront lui confier leurs œufs.

Et la moule, direz-vous? Que pense-t-elle de ces procédés? Apparemment, elle n’en pense rien. Elle ne montre aucune réaction. À vrai dire, les études sur ce point ne sont pas encore assez poussées. Il serait invraisemblable que la moule ne se défendît pas si la ponte qui l’ensemence la gênait de quelque façon, s’il s’agissait, en somme, d’une sorte de parasitisme, et même si la ponte ne lui apportait rien en échange. Il n’existe pas de service désintéressé dans la nature. On peut donc penser que la moule tire, elle aussi, un profit quelconque des manœuvres dont elle est l’objet. Mais lequel? On n’en sait rien. La bouvière jouerait-elle un rôle dans la reproduction de la moule, lui rendant ainsi le service qu’elle en reçoit? On ne voit pas comment… Il est plus probable que le métabolisme de l’incubation et de l’éclosion libère des produits dont la moule tire profit, mais ce n’est là qu’une hypothèse.

Comme l’épinoche, elle aussi méprisée des pêcheurs, la bouvière est donc souvent remarquable par son comportement, par sa psychologie. C’est une sorte de coucou d’eau douce. Cent ans après la découverte de Kraus, une partie de son mystère subsiste. Si quelque jour elle vous tombe sous la main, rejetez-la, mais non sans lui accorder un coup d’œil respectueux: ce petit poisson est une des énigmes de nos rivières et de nos lacs.

Aimé Michel

Note:

(1) Voir «Toute la Pêche», numéro 9 de février.

Un coucou d'eau douce la bouvière