Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Un homme en trop

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers n°149 de mai 1990

 

Zinoviev

Zinoviev passe pour un humoriste, tout au moins pour un pamphlétaire paradoxal, et ses propos pour des boutades.

Dans la foule des soviétologues et Kremlinologues, titres qu’il récuse, il est vrai qu’il est seul à dire ce qu’il dit. Exemples tirés de sa dernière interview (Figaro-Magazine, 3 mars 1990, p. 50):

- «Ceux qui enterrent le communisme prennent leurs désirs pour des réalités… Le communisme est un certain type d’organisation sociale… où la relation dominante est celle du chef avec ses subordonnés sans aucune utilité économique, seulement pour l’ordre. Une fois en place, cette organisation de la population peut exister sans parti communiste, sans idéologie marxiste.»

Mais alors, que s’est-il passé, en 1989, en Europe de l’Est?

Réponse: Les peuples se sont plus ou moins débarrassés des partis communistes, mais l’organisation sociale, sans but économique, subsiste en l’état. On peut dire et faire à peu près ce qu’on veut (c’est la glaznost), mais l’appareil de production sombre dans une panne de plus en plus proche de la paralysie généralisée, en vertu d’une mécanique inchangée.

Ce n’est pas, dit en substance Zinoviev, parce que les adversaires du Parti communiste arrivent aux commandes à la place de celui-ci, que quoi que ce soit de significatif est arrivé.

- «L’Europe de l’Est a deux moyens de s’en sortir: ou bien ces pays guérissent le communisme de sa crise actuelle et reviennent à un pouvoir fort (entendez: remettent les gens au travail par la contrainte, prison et camps) ou bien ils se rapprochent des démocraties occidentales. Il ne s’agira pas, alors, d’une démocratisation du communisme, mais d’une nouvelle naissance qui sera aussi douloureuse, sinon plus, que ne le fut le passage du capitalisme au communisme.»

Évidemment, personne n’a la force morale d’envisager un tel avenir. Et parce que tout le monde est horrifié à l’idée de devoir, soit revenir à Staline, soit entreprendre une métamorphose aussi atroce que le stalinisme, personne n’y croit. C’est cela que Zinoviev entend par «prendre ses désirs pour des réalités». Il donne deux exemples:

- «Modrow demande 10 milliards de deutsche Mark à la RFA qui crie à la folie. Mais il faut être lucide, cette somme ne suffirait même pas à assurer les soins dentaires des Allemands de l’Est!»

Deuxième exemple:

- «C’est une chose d’accueillir quelques malheureux immigrés, supporter 17 millions de parasites en est une autre.»

Là, on a envie de l’interrompre: pourquoi dire que les Allemands de l’Est sont des parasites? Ne sont-ils pas travailleurs qualifiés, ingénieurs? Cependant, à la réflexion, il faut en convenir: tous ces travailleurs sont qualifiés, mais pour un travail qui n’existe plus en Occident. Que ferions-nous, en 1991, de 17 millions de Pieds noirs surgissant des années 50 et n’ayant, de surcroît, aucune idée de ce qu’est un commerce?

Ceux qui prêchent pour encadrer la réunification de l’Allemagne (qui leur fait peur) dans une Union européenne élargie aux pays de l’Est sont des aveugles. Ils devraient, au contraire, se féliciter de voir l’Allemagne tenter toute seule et en petit, ce que nous voudrions lui imposer de faire avec nous et en grand.

Mais Gorbatchev? Cet homme n’a-t-il pas, quand même, déjà donné des preuves de bonne volonté?

Gorbatchev

Pour Zinoviev, les intentions de Mikhaïl Gorbatchev ne peuvent en rien influencer les processus où se trouvent engagés les pays communistes. M. Gorbatchev est, de toute façon, obligé d’écarter le Parti pour imposer le changement. Le pouvoir du Parti étant absolu, totalitaire, comment peut-il espérer s’en débarrasser, sinon par un pouvoir encore plus absolu? «La perestroïka, c’est du pré-stalinisme».

Quand il détiendra ce pouvoir absolu, il se trouvera devant le même problème insoluble que, jadis, Staline: comment mettre en marche un système dont l’état normal est la paralysie?

Les plans quinquennaux de l’ère ancienne pouvaient donner des résultats pour se doter d’aciéries, de centrales électriques, de voies de communication. Mais, à l’ère de l’informatique, ce n’est plus ainsi qu’on crée de la richesse. Ou plutôt, même l’aciérie, la centrale, le TGV ou l’avion requièrent un investissement électronique de plus en plus important sous peine de faillite.

L’idéologie perdue

J’avoue avoir mis beaucoup de temps à me faire une image un peu réaliste du monde absurde magistralement décrit dans l’Avenir radieux et les Hauteurs béantes. Pour le lecteur occidental, l’absurdité est si opaque que, d’abord, il n’y croit pas et que l’idée même que de telles choses puissent réellement exister à quelques heures d’avion paraît ridicule. Il a fallu, pour me convaincre, que je me mette à écouter patiemment, chaque jour, Radio Moscou pendant des années. Certes, quiconque n’a pas fait l’expérience peut parler de désinformation. Et il est vrai que la désinformation fleurit à Radio Moscou, quoique beaucoup moins qu’il y a trois ou cinq ans. Mais, à la longue, la désinformation se détruit elle-même.

Ce qui me trouble beaucoup plus que d’avoir commencé par n’y rien comprendre (je veux dire un monde décrit par Zinoviev), c’est mon impuissance à faire voir le peu que j’ai compris.

C’est-à-dire:

- que l’idéologie communiste s’est bien effondrée en 1989, mais que le système social communiste reste en l’état; qu’il n’y a pas, en URSS, des réformateurs éclairés et des réactionnaires rétrogrades: tous, de M. Ligatchev à M. Elstsine, veulent se débarrasser du système où ils vivent, fut-ce, dans le cas de M. Ligatchev, en sauvant les mots hérités de Lénine et de Marx;

- que ce qui leur manque, c’est précisément ce qu’ils ont supprimé il y a 70 ans et oublié: l’habitude d’acheter et de vendre, de faire des bénéfices, de les investir, d’avoir et de gérer des banques, des compagnies d’assurances, de bourses - bref, les éléments de ce que nous appelons, nous, l’économie.

Et ici, tout commence à se brouiller: vais-je devoir écrire que ce qui leur manque, c’est le système capitaliste?

Si ce n’était que cela! La vérité est plus radicale, plus simple et plus difficile à expliquer en raison même de sa simplicité. Je veux dire que l’idée de capitalisme est un leurre, comme la fièvre-quarte et les écrouelles, dont nos aïeux mouraient pourtant bel et bien, quoiqu’elles n’existent pas.

D’après le Robert, le mot «capitalisme» date de 1842 et désigne un «système économique et social dans lequel les capitaux, source de revenu, n’appartiennent pas à ceux qui les mettent en œuvre par leur propre travail». Compte tenu de la date, cette définition est vraisemblablement empruntée à un théoricien contemporain de Marx ou à Marx lui-même. Cent cinquante ans de gloses ont si bien obscurci ce texte qu’on ne sait plus ce que son auteur a voulu dire. Que signifie «mettre en œuvre par son propre travail»? Le banquier qui s’agite, douze heures par jour, à déplacer des sommes d’une entreprise sur une autre, par l’intermédiaire de la Bourse, est-il visé par la définition? Et M. Calvet, employé des actionnaires Peugeot? Et l’actionnaire, qui a prêté ses économies et continue de travailler?

Cependant on peut, au prix d’une ignorance suffisante des mécanismes économiques, déclarer autoritairement que telle catégorie sociale ne travaille pas, et l’éliminer.

Lénine supprimera, ainsi, toutes les catégories sociales non reconnues par Marx pour cause d’ignorance. Je me garderai bien, d’ailleurs, de discuter ce que je viens d’écrire, plus encore de le démontrer, me bornant à constater que ce que les pays de l’Est attendent de nous, c’est (chœur unanime) non pas tant de l’argent que des chefs d’entreprise, des managers, des banquiers, bref la «classe sociale» désignée par Marx à la destruction par Lénine, voir plus haut.

L’histoire aveugle

Non sans arguments inquiétants, Zinoviev affirme que ce retour au fonctionnement normal des sociétés communistes est impossible, que le chaos est devant nous, et même la guerre, et que nous n’échapperons pas à un long «moyen âge communiste».

J’ai beaucoup réfléchi à son scénario, cherchant avec espoir, vainement, une faille. Avec des historiens, des ethnologues, nous avons fouillé les archives de l’humanité. Un ethnologue a avancé l’exemple des Mayas,

Aimé Michel

soudainement métamorphosés et rebarbarisés dans les forêts du Yucatan. Mais rien ne tient, car nous sommes la première civilisation technique. L’unique raison de parier que Zinoviev se trompe est que, jusqu’ici, tous les prophètes se sont trompés.

Mais cette «loi» vient précisément de souffrir plusieurs démentis: Raymond Aron, Hélène Carrère d’Encausse, Emmanuel Todd avaient prévu 1989. Aron est mort. Les deux autres prophètes sont prudents. Même à quelques semaines, tout comme la météorologie, l’Histoire est devenue aveugle.

L’œuvre de Zinoviev est inégale. Ses deux premiers livres: Les Hauteurs Béantes, L’Antichambre du Paradis - Éditions l’Âge d’Homme, en font l’égal des plus grands. Confessions d’un Homme en trop, son tout dernier ouvrage, est paru chez Orban.

Aimé Michel