Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Un Marco Polo du futur

Préface au livre de Ray Bradbury Chroniques martiennes (Club des Amis du Livre, 1964)

 

Un Marco Polo du futur

Chroniques martiennes.

Les traditions vénitiennes décrivent d’une bien jolie façon la fin du voyage de Marco Polo vers les dernières années du XIIIe siècle. Cet audacieux avait, je le rappelle, visité le Badakhchan, le désert de Gobi, Sumatra, la Perse, l’Arménie et vingt autres lieux dont la plupart ne portaient aucun nom dans les langues de l’Occident, et pour cause! Il avait occupé des postes officiels dans l’administration chinoise. Dix-sept années durant, il avait servi le Grand Khan Koubilaï, apportant à ce grand homme la rescousse des connaissances juridiques et de l’esprit rationaliste européen.

L’HOMME QUI AVAIT VU LA CHINE

Ayant retrouvé sa petite patrie, toujours la même avec ses gondoles, ses lagunes et son fol orgueil, Marco Polo, dont la famille appartenait à la noblesse commerçante et lettrée, voulut fêter l’événement par une cérémonie particulière. II invita donc un soir dans sa casa la fine fleur de l’aristocratie vénitienne pour de pantagruéliques agapes. Et pendant des heures, tandis que défilaient sur sa table les mets précieux, rapportés de tous les pays méditerranéens par la flotte ducale, Marco Polo raconta ses voyages.

«Révérendissimes Seigneuries, dit-il en substance, il Mare nostro est trop petit pour Venise. Je vous offre le monde. J’ai vu la Chine, plus grande à elle seule que toutes les contrées où vos navires jettent l’ancre. J’ai été l’ami de son empereur, et je déclare que vos navigateurs seront les bienvenus. Vous ne pouvez concevoir la richesse de cet empire. Le seul Palais du Grand Khan est plus vaste que notre ville. Les pierres précieuses y sont aussi communes que le marbre chez nous. Les épices y coulent à flots. Les tisseurs de soie y forment une corporation vingt fois plus nombreuse que notre peuple tout entier. Et tout cela, Messieurs, grâce à mon voyage, grâce aux amis innombrables que je me suis fait là-bas, grâce à vos marins, tout cela est à vous pour peu que vous preniez la peine d’aller l’y chercher.»

Il donna tous les détails. Il décrivit les trois itinéraires, les étapes, les difficultés, les périls. Il raconta les cols perdus dans les nuages, les ports odorants, les déserts, les plaines immenses chamarrées de fleurs inconnues, les mœurs étranges, les peuples à peau jaune, les animaux impossibles, les armées innombrables, les villes à toits d’or, les richesses amoncelées par une histoire trois ou quatre fois millénaire. Pendant des heures, relayé par son frère et compagnon, il parla, nommant les choses dont il parlait en vingt langues diverses, précisant les détails, rehaussant son récit d’anecdotes. Les patriciens écoutaient, attentifs, murmurant de plaisir aux bons endroits, gigot au poing.

…ET CEUX QUI N’Y CROYAIENT PAS

Ayant terminé, il se rassit. Et alors éclata le plus formidable éclat de rire qui ait jamais ébranlé la casa Polo. Les bons marchands se tenaient les côtes, versant des larmes de joie sur leurs robes brodées. Certains s’étouffaient dans le rôti ou l’entremets. Leurs voisins leur tapaient dans le dos d’une main en se tenant le ventre de l’autre. Ce Marco, tout de même! Nous l’avions toujours dit qu’il était impayable! Quelle imagination! Quel génie de la fable! «Mais dis-nous: où as-tu été prendre ce palais plus grand que la ville? Et ces pavements de rubis et de turquoises? Et ces montagnes plus hautes que les Alpes? Ah! quel merveilleux repas! Marco, nous te sacrons le plus grand poète et l’hôte le plus réjouissant de la République.»

On l’acclama longuement. On le porta en triomphe. Quelqu’un tressa en hâte une couronne de laurier et la déposa respectueusement sur sa tête.

Marco Polo laissa faire. L’œil calme, il contempla sans protester cette scène qu’il avait prévue. Puis, quand le tumulte fut apaisé, il monta d’un bond sur la table et, du geste, demanda la parole.

LA PREUVE INUTILE

«J’ai encore quelque chose à vous dire, Révérendissimes Seigneuries, et quelque chose qui vous surprendra peut-être. Je m’en excuse d’avance. Ce que je vous ai raconté n’est pas une fable. C’est la vérité. Les voyages dont vous venez d’entendre le récit, je les ai faits. Ce que je vous ai dit avoir vu, mes yeux en vérité l’ont vu. Et comme je savais ne pouvoir exiger créance sur ma seule parole et celle de mon frère, j’ai apporté une preuve qui, elle, ne saurait mentir. La voici.»

Et ce disant, Marco Polo déchira ses habits. Une cascade de pierres précieuses coula alors sur la table. Saphirs, onyx, émeraudes, agates par centaines commencèrent à rouler parmi les reliefs du festin et jusqu’aux portes de la salle. Il déchira ses chausses, son pourpoint, sa cotte. Il ne cessait pas de déchirer, et les pierres de rouler. Les Vénitiens s’étaient levés, pâles, le visage soudain fermé.

«Tout cela est à vous, Révérendissimes Seigneuries. Acceptez-le comme présent de retrouvailles et comme preuve que j’ai voulu apporter à la République une nouvelle source de richesses, la plus inépuisable du inonde. Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous, mes pairs, et pour l’État. II ne tient qu’à vous de faire mieux.»

Les patriciens regardèrent en silence cette fortune jetée à pleines mains puis, un à un, sortirent. Le dernier, un vieillard à l’air noble, se retourna sur le seuil, un instant immobile.

«Marco, dit-il, permets à un ami de ton père de dire la peine qu’il éprouve. Nous voyons bien que tu as fait fortune pendant ta longue absence, et de cela je me réjouis. Mais je ne te pardonnerai pas d’avoir cru pouvoir transformer une aimable imposture en récit véridique au prix de quelques poignées de pierres. Si nous respectons les poètes, nous méprisons les menteurs. Sache-le, Marco, on n’achète pas la foi de la noblesse vénitienne à prix d’or. Adieu.»

Fort dépité, Marco Polo ne se tint pas pour battu. Il rédigea ses souvenirs en les chargeant de toutes les précisions désirables. Maintenant encore, au XXe siècle, son livre est un des plus précieux et des plus authentiques témoignages sur l’Asie du XIIIe siècle. L’éminent spécialiste René Grousset le cite parmi les textes historiques fondamentaux de cette partie du monde. Mais dès sa parution, et pendant tout le cours des siècles suivants, le Voyage de Marco Polo fut classé parmi les livres que l’on donne aux enfants pour les amuser. On lui attribua le titre de «Livre des Merveilles», qu’il garde désormais dans les bibliographies: Merveilles, c’est-à-dire contes de fées. Les gens sérieux, eux, apprenaient dans la géographie de Ptolémée ou celle de Pomponius Mela que les bornes de l’univers se situent quelque part dans la région de l’Indus ou du Gange et que les habitants de l’Afrique n’ont qu’un pied, de dimensions si colossales qu’il leur sert de parasol.

BRADBURY: LA CLÉ DU NOUVEL UNIVERS

C’est un malentendu semblable qui accueillit en France, il y à quelques années, la première publication des Chroniques Martiennes, de Ray Bradbury. Ce livre explosif qui, comme ceux de Charles Fort ou de Lovecraft, deux autres Américains, aurait dû faire passer un courant d’air frais dans le grenier étouffé de la littérature française, vouée aux éternelles ombilications de l’amour à trois, ce livre qui pour la première fois dans notre langue (du moins depuis Cyrano de Bergerac et Diderot) donnait aux intellectuels la clé d’un univers où l’homme n’est plus seulement ce qu’ils en ont fait, j’entends une ennuyeuse mécanique fermée sur elle-même, coupée de l’univers cosmique, des étoiles, des bêtes, des éléments, de l’évolution technique, de l’explosion des sciences, bref, de tout ce qui est en train de nous arracher enfin à la maudite culture classique, ce livre, dis-je, fut aussitôt happé par les augures, défini et classé dans les normes étriquées du monde sur lequel précisément il jetait son crachat.

Bradbury, disait-on selon la formule consacrée, donnait à la science-fiction ses lettres de noblesse en utilisant ses mythes à des fins «sérieuses» telles que la satire sociale, la nostalgie indienne, la révolte anti-puritaine, etc., tous thèmes classiques et donc rassurants. Oh! bien sûr, il y avait les fusées, les voyages interplanétaires, les Martiens. Mais tout cela (qui n’est pas sérieux, comme chacun sait) prenait enfin un sens humain que les élucubrations infantiles de la science-fiction étaient par règle établie bien incapables d’effleurer. On pardonnait à la fusée parce que l’usage que Bradbury en faisait embêtait les puritains. On excusait le Martien, ce korrigan pour cerveau sous-développé, en faveur de la «veine poétique» et de la «résonance humaine». Et comme on avait jusqu’alors méprisé la science-fiction parce que, disait-on, elle était toujours mal écrite et sans intérêt (qu’en pensez-vous, Roger Caillois, qui tentez en vain depuis si longtemps de montrer le contraire?), on jetait des fleurs à Bradbury pour avoir su, en écrivant bien et en prenant le lecteur aux entrailles, sortir la science-fiction d’elle-même: c’était admirablement écrit, donc ce ne pouvait être seulement de la science-fiction. C’était de la bonne littérature de papa sous un vernis de science-fiction.

L’AMÉRICAIN ET LE MARTIEN

Et pourtant certaines des nouvelles réunies dans les Chroniques auraient du suffire à jeter le premier doute salvateur dans ces esprits si sûrs d’eux-mêmes. Comment, par exemple, expliquer Rencontre nocturne par la simple et unique référence à l’homme de nos romanciers? Par une nuit d’été, un homme, un Américain, rencontre un Martien dans les Montagnes Bleues. Ils éprouvent un mouvement l’un vers l’autre, tentent en se parlant d’échapper à leurs entraves planétaires pour je ne sais quelle sympathie jamais éprouvée, et n’y parviennent pas. L’immensité du temps les sépare. Ils ont vécu tant de millions de siècles sans se connaître! Leurs yeux mêmes ne voient pas les mêmes choses. Les plus secrets mécanismes de l’univers conspirent à faire d’eux, irrémédiablement, des étrangers. Peut-être faudrait-il, pour retrouver une commune racine, qu’ils remontent à travers la brume des siècles jusqu’au temps fabuleusement lointain où le soleil naissant baignait de ses premiers rayons les atomes mêlés des deux planètes soeurs?

«— Mon Dieu! quel rêve fantastique, soupira Tomás, les mains sur le volant, pensant aux fusées, aux femmes, au whisky, aux actualités de Virginie, à toute la fête.

» — Quelle vision étrange, pensait le Martien en filant vers sa ville, songeant au festival, aux canaux, aux barques, aux filles aux yeux d’or, aux chansons.»

Et les deux étrangers s’en vont chacun de leur côté. Jamais plus. Nevermore.

Le plus profond, le plus nouveau de Bradbury est là, dans cette conscience poignante d’un extra-humain, d’un transhumain peut-être, que la science avec sa biologie et ses fusées va nous obliger à affronter et que rien dans notre coeur terrestre n’annonce ni ne pressent.

J’ai parlé tout à l’heure de la trois fois abominable culture classique, et voudrais m’expliquer, car je crois que cette abomination est ce qui nous sépare, nous, les fervents de Bradbury et de la science-fiction, des mandarins qui nous jappent aux basques.

Une précision d’abord s’impose. Ce n’est pas l’oeuvre qu’on abomine, c’est le carcan. On ne nous prendra jamais en flagrant délit de mépris à l’égard des grands efforts de l’esprit humain, où qu’ils se situent dans le temps. Euripide, Archimède, Dante, Molière, Hegel, que dis-je, peut-être André Breton lui-même furent créateurs en leur temps. Certains même le furent si bien qu’ils le demeurent au nôtre. Mais où est la création maintenant? Tous les prix Nobel de biologie depuis plusieurs années vont à des chercheurs qui ont contribué au déchiffrement du code génétique. Interrogez les biologistes sur la signification de ce déchiffrement. Ils vous répondront que c’est le code génétique d’un être qui fait son organisation. Autrement dit, l’homme (par exemple) est morphologiquement à l’état adulte ce que le programme génétique de sa cellule initiale dit qu’il sera. Déchiffrez le programme, et vous saurez ce que sera l’homme adulte. Intervenez dans le programme et vous modifiez l’homme. Encore une fois, ce sont les recherches sur ce programme, sur ce code, qu’ont sanctionnées les derniers prix Nobel, ce qui signifie que les plus éminents esprits de la biologie mondiale y réfléchissent au moment même où vous lisez ces lignes. Certes, il n’est pas encore question de modifier l’homme, je dis pas encore. On en est même loin: pour l’instant, on en est aux canards. Mais le progrès inéluctable de la biologie est en train de préparer le temps où non seulement l’homme mais tous les êtres vivants seront entre les mains des hommes en blanc comme une pâte que l’on travaille à son gré.

LES LABORATOIRES TRANSFORMERONT LA PENSÉE

— Voire, dira-t-on, mais il s’agit du corps. Ce n’est pas ainsi que l’on modifie la pensée. Et ce qui nous intéresse dans l’homme, c’est la pensée et elle seule.

Ici encore, interrogeons les biologistes, et plus précisément les éthologistes (comme P.P. Grassé, Chauvin, Lorenz, Tinbergen), qui étudient le comportement des diverses espèces. Les esprits littéraires peuvent se croire tranquilles, acagnardés dans l’«éternelle nature humaine», mais chez les éthologistes, on a fait des milliers d’expériences, et qui ne laissent pas de place au doute. Toute modification somatique héréditaire retentit dans le psychique, au point que Tinbergen a pu, par exemple, fixer la filiation de certaines espèces d’oiseaux en étudiant leur façon de chanter ou de se lisser les plumes. Les similitudes psychiques trahissaient le fonds somatique commun, tandis que l’originalité, la nouveauté, correspondaient au petit coup de pouce de l’évolution physique. Parce que les ailes étaient devenues un peu plus longues, le chant n’était plus le même, ni les moeurs, ni les réactions aux tests.

Voila, n’est-il pas vrai, qui est affolant. Les biologistes sauront un jour, s’ils le veulent, remodeler le corps de l’homme, et à travers lui sa pensée. Ils ne le feront pas, direz-vous. Mais ne seriez-vous pas bien aise vous-même que votre code génétique comportât (si c’est possible) l’immunité au cancer, ou la diminution du taux de vieillissement? Ils le feront, vous dis-je, et sur vos injonctions. Et dans votre corps délivré d’une servitude atavique au prix de sa transformation, une âme nouvelle s’éveillera, tout étonnée de ne plus se reconnaître dans les sempiternelles analyses dont on nous gorge.

L’HOMME NOUVEAU

Tel est le monde en train de s’enfanter dans l’effort des centaines de milliers et des millions de techniciens, chercheurs, savants, hommes de laboratoire, «Terre bruissante d’usines», comme disait Teilhard de Chardin. Ces hommes n’ont rien oublié des derniers siècles. Ils portent en leur mémoire toutes les grandes oeuvres, ils les respectent et savent que c’est d’elles qu’ils sont nés. Mais Minerve casquée ne peut plus rentrer dans la tête de Jupiter. Que voulez-vous? Elle s’y sent à l’étroit. L’honnête homme cogne tout ahuri sa perruque poudrée aux cornues où son âme même mûrit en des avatars qu’il n’avait pas prévus. Alfred Jarry, Kafka et jusqu’aux maîtres de l’absurde errent comme des vieillards désoeuvrés dans ces laboratoires où l’ordre né de l’esprit s’apprête à maîtriser l’esprit lui-même pour l’élever au-dessus de son passé et reculer ses bornes au-delà de toute imagination: l’histoire de l’esprit va commencer.

Nous respectons les vieillards. Nous écoutons leurs sages propos. Nous embaumons, quand il est temps, leurs corps desséchés dans des musées que nous visitons tête nue. Mais quant aux jeunes vieillards qui regardent leur temps sans le voir, comment leur temps les verrait-il?

Si l’homme nouveau en train de naître sur les chapeaux de roue dans l’aventure scientifique et technique préfère regarder sa route devant plutôt que derrière, qui le lui reprochera?

UN EXAMEN DE CONSCIENCE

Mais ce n’est pas assez de la biologie, je veux montrer encore dans les accessoires réputés les plus puérils de la science-fiction, les mêmes dramatiques implications. Dans la fusée, par exemple, ou dans le Martien. Oh! certes, Bradbury ne s’est pas, comme on dit, cassé la tête avec la rigueur scientifique quand il nous parle de sa planète, et chacun sait cela. Les astronomes nous ont appris depuis longtemps que les canaux de Mars ne sont pas des canaux, mais des oasis dans le désert. La planète Mars de notre auteur ressemble comme une soeur à une Amérique de l’espace, une Amérique vierge modèle 1860, avec ses nobles Indiens voués au massacre et ses aventuriers: il est bien vrai, comme on l’a souligné, que les Chroniques martiennes sont aussi un mea culpa de Nord-Américain angoissé par le cimetière où sa civilisation a poussé, poursuivi par le péché originel de son peuple, qui n’a prospéré qu’en exterminant le premier occupant. Mais il faut dire aussi que ces sentiments respectables qui étaient le lot de tant d’entre nous, Français, pendant une récente guerre, ont finalement étouffé sous leur résonance historique le message le plus salutaire et le plus neuf du livre de Bradbury. Au-delà du ranger exterminateur, c’était bien l’homme terrestre qu’il visait à la veille de son envol dans l’espace. Les aventuriers de l’Ouest n’ont pas cherché à comprendre l’Indien et l’ont couché sur son sol avant qu’il ait eu le loisir de s’expliquer. Mais nous tous, que ferons-nous quand la formidable vitalité que nous gaspillons depuis des millénaires sur les champs de bataille explosera vers les autres planètes? Nous interrogions tout à l’heure les biologistes. C’est aux astronomes qu’il faut maintenant donner la parole. Et ce qu’ils nous disent nous invite une fois encore à sortir de nous-mêmes, à ranger comme une défroque honorable mais périmée l’homme classique où nos littérateurs veulent nous enfermer.

L’ESPACE, CETTE FOULE

Le Soleil est une petite étoile quelconque, semblable sinon à toutes les autres, du moins à un grand nombre d’entre elles, les étoiles de classe spectrale G à rotation lente. Il y en a quelques milliards, et probablement quelques dizaines de milliards dans notre seule galaxie. Ces étoiles ont des planètes. Elles ont un âge comparable à celui du Soleil, disons de cinq à huit milliards d’années. La question qui se posait jusqu’en 1958 était la suivante: tous ces milliards de planètes portent-elles la vie? Question formidable en vérité, car qu’est-ce que l’homme dans l’univers, pour parler comme Pascal, si la vie est semée avec une telle profusion dans les immensités sidérales? L’hominisation de la vie semble, en effet, un événement inéluctable si l’on en juge par les innombrables essais humains que la vie terrestre a jetés à profusion au cours des millénaires de la préhistoire et dont on retrouve les fossiles un peu partout en fouillant le sol.

Et dès lors, si la vie n’est pas un phénomène exceptionnel apparu une seule fois sur notre seule Terre, il faut bien qu’elle ait ailleurs aussi évolué vers ses formes supérieures, c’est-à-dire vers la pensée, guidée par cette même fureur d’hominisation que nous révèle la paléontologie. Et voilà une idée aussi insoutenable au regard que celle de la mort ou que l’image du Soleil. Grands dieux! Chacune de ces étoiles, dont le nombre était donné par un sage hébreu comme le symbole de l’infini, emporterait-elle avec elle dans l’espace quelque chose d’aussi précieux que l’homme? Une pensée consciente tourmentée de tous nos problèmes et d’une infinité d’autres s’agiterait-elle derrière chacun de ces rayons que verse sur nous une simple nuit d’été?

Imaginer cela et n’en pas mourir est une telle épreuve que les astronomes ont pour ainsi dire refusé d’y penser tant qu’ils n’y ont pas été forcés. Savons-nous ce qu’est la vie? disaient-ils avec Eddington. Peut-être son apparition nécessite-t-elle un miracle, peut-être est-elle le résultat d’une chance telle que la poussière des étoiles elle-même, d’un bout du ciel à l’autre, n’a pu la réaliser qu’une fois, ici, sur cette Terre où nous sommes nés. L’homme alors serait seul à penser l’univers, parce qu’il serait seul à l’habiter.

Et puis, en 1958, l’Américain William Sinton obtenait au grand télescope du mont Palomar une spectroscopie des taches sombres de Mars dans la lumière infrarouge et y décelait la présence de trois raies caractéristiques de la chimie organique, c’est-à-dire de la vie. En 1960, il confirmait son observation en la précisant. La vie existe donc sur Mars, planète très différente de la Terre par ses conditions physiques. Deux planètes vivantes pour une seule étoile, le Soleil! Nous voilà forcés d’affronter l’idée insoutenable. Le ciel, l’immense ciel n’est pas un désert. Et s’il n’est pas un désert, il est une foule. Il est l’infini des mondes et des vies, selon la belle expression de Charles-Noël Martin.

UNE CONSCIENCE SUPÉRIEURE

Voici le moment de lire Bradbury. Sa planète Mars n’est pas conforme au modèle, mais nous savons désormais que tout existe dans l’espace cosmique où notre petite Terre emporte, seconde après seconde, nos grandes et nos petites pensées, Shakespeare et Robbe-Grillet, les os de Socrate et ceux de Monsieur Prudhomme, l’âme de Jeanne d’Arc et celle de Marylin Monroë. Oui, il est vrai que le destin de l’homme est de passer comme l’ombre. Mais du moins le privilège lui sera-t-il reconnu, entre toutes les espèces vivantes également promises au naufrage, d’être celle qui aura ouvert à l’effort de la vie terrestre, tendu peut-être vers ce but depuis l’apparition du premier virus, les portes de l’espace sidéral, de le savoir, et celle aussi qui aura su préparer de ses mains sa propre succession, au lieu de la subir comme c’était la règle depuis le commencement du monde. Et si tout cela se fait par la main des savants, c’est aux esprits de la famille de Bradbury que l’humanité devra d’en avoir pris conscience, et d’affronter avec lucidité la nuit où dort encore la plus grande aventure de l’homme.

Aimé Michel