Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

Une étrange expérience

Atlas – Air France n°86 – août 1973

 

En 1964, les deux psychologues américains Barber et Calverly imaginaient un test destiné à savoir de façon très simple si des gens normaux peuvent sous l’effet d’un discours, voir ce qui n’est pas.

Parmi leurs étudiantes de l’hôpital d’État de Medfield, dans le Massachusetts, ils sollicitèrent des volontaires pour participer à une expérience psychologique dont la nature n’était pas précisée.

Soixante-dix-huit étudiantes se présentèrent. Elles furent introduites une à une dans une chambre expérimentale, invitées à s’asseoir et averties que l’expérience allait commencer.

Aussitôt assise, chaque étudiante (séparément) entendit une voix lui disant d’un ton sérieux et posé par le truchement d’un haut-parleur: «Je vous demande de fermer les yeux et d’écouter le disque White Christmas jusqu’à ce que je vous demande d’arrêter.»

Au bout de trente secondes de silence complet, la même voix pria chaque sujet de répondre à un questionnaire posé sur la table voisine (toujours dans la chambre expérimentale). Ce questionnaire se présentait sous l’aspect de quatre formules entre lesquelles le sujet avait à choisir:

a) J’ai clairement entendu le disque White Christmas et je déclare que l’enregistrement était réellement diffusé par le haut-parleur;

b) J’ai clairement entendu le disque White Christmas, mais en réalité rien n’était diffusé;

c) J’ai eu la vague impression d’entendre White Christmas;

d) Je n’ai rien entendu.

Quand le sujet avait répondu au questionnaire en cochant la formule qui lui semblait vraie, la voix du haut-parleur reprenait sur le même ton sérieux et posé: «Je vous demande de regarder à vos pieds et de considérer avec attention le chat qui y est assis. Regardez le chat jusqu’à ce que je vous demande d’arrêter.»

Là encore, au bout de trente secondes, chaque étudiante était priée de cocher dans un questionnaire la formule qui lui semblait vraie:

a) J’ai vu le chat et il était réellement là;

b) J’ai vu le chat mais je savais qu’il n’était pas là:

c) J’ai vaguement vu le chat;

d) Je n’ai rien vu.

Avant de lire plus avant, le lecteur est invité à réfléchir lui-même à l’expérience des deux savants américains et à s’efforcer de deviner, ne serait-ce que vaguement, le pourcentage des réponses obtenues. Je gage, quelles que soient ses prévisions, qu’il sera étonné par les chiffres réels.

En fait, sur ces 78 étudiantes tout à fait ordinaires, non sélectionnées, 49% déclarèrent qu’elles avaient clairement entendu le disque, quoique sachant le haut-parleur muet; 5% affirmèrent qu’elles l’avaient clairement entendu et que le haut-parleur l’avait réellement diffusé.

Quant au chat imaginaire, 31% l’avaient clairement vu, quoique sachant qu’il n’y avait rien, et 2,5% affirmaient l’avoir vu parce qu’il était réellement là.

Ainsi, dans une foule quelconque de jeunes filles, plus de la moitié (54%) sont capables de voir clairement ce qui n’est pas, et une jeune fille sur vingt non seulement voit ce qui n’est pas, mais se déclare absolument convaincue de la réalité de ce qui n’est pas.

Voir ce qui n’est pas…

Quand Barber et Calverly publièrent ces résultats, de nombreux psychologues exprimèrent leur scepticisme. Qu’une jeune fille sur deux ait assez d’imagination pour entendre et voir ce qui n’est pas, quoique consciente de l’illusion, à la rigueur, soit. Mais était-il vraisemblable qu’une sur vingt pût vraiment croire à la réalité de cette illusion pendant trente secondes? Trente secondes, c’est très long, surtout quand on est calmement assise dans une pièce vide et silencieuse et que l’on a tout son temps pour réfléchir!

C’est pourquoi, trois ans plus tard, un autre psychologue, Bowers, voulut recommencer l’expérience. Ses étudiantes étaient moins nombreuses (quarante), mais d’un niveau intellectuel plus élevé, undergraduate, ce qui correspond au niveau préparatoire à la licence.

Dans les deux cas (suggestions auditive et visuelle), Bowers retrouva les mêmes chiffres, et même des chiffres légèrement supérieurs.

Un an plus tard, en 1968, Barber eut un doute: dans quelle mesure ces jeunes filles ne choisissaient-elles pas de répondre dans le sens (présumé) des préférences de leur professeur?

Voyaient-elles, entendaient-elles réellement ce qui n’est pas, ou bien ne fallait-il pas plutôt supposer que sur cent jeunes filles, il y en eût quarante-neuf qui soient toujours disposées pour faire plaisir à quelqu’un, à dire qu’elles voient ce qu’elles ne voient pas, et cinq qui soient prêtes à jurer que ce qu’elles ne voient pas existe réellement?

Barber reprit donc tout à zéro sur un plus grand nombre de sujets (quatre-vingt-dix) et avec une précaution supplémentaire: il faisait interroger les jeunes filles par un étranger qui, avant de recueillir leur réponse, leur tenait un discours moralisateur destiné à les décourager de tout petit mensonge de complaisance.

Les résultats furent cependant identiques.

Puissance de la suggestion

Il semble donc bien que la simple suggestion vocale, et encore, énoncée une seule fois, et par un haut-parleur, soit capable de susciter des hallucinations conscientes dans un cas sur deux et inconscientes dans un cas sur vingt, au moins chez les jeunes filles.

Ces chiffres ont de quoi troubler et même effrayer quand on pense à l’importance croissante des moyens de suggestion collective en action dans le monde. Car on se tromperait si l’on s’imaginait que la «chambre expérimentale» et le silence soient indispensables au déclenchement de la suggestion.

Pendant la guerre, rapporte le psychologue anglais H. J. Eysenck, un de mes amis dut un jour hypnotiser un soldat français qui souffrait d’un choc psychologique après avoir sauté sur une mine. Comme le soldat ne parlait pas anglais, il fallut faire les suggestions en français. Malheureusement, l’hypnotiseur au lieu de lui dire: «Ferme les paupières, ferme tes paupières», se mit à lui répéter: «Ferme tes narines.» Cependant, cela ne fit aucune différence: le soldat français se trouva bientôt profondément endormi, malgré ce qui dut sans doute lui sembler une bien étrange injonction. Ce qui prouve, ajoute Eysenck, que le contenu de la suggestion n’est pas aussi important qu’on pourrait le penser.

À une très forte minorité des gens, il suffit donc d’être mis d’une façon ou d’une autre en état de croire pour être persuadé.

Et la façon peut être aussi sommaire qu’une voix dans un haut-parleur. Qu’est-ce alors de la télévision, du cinéma, et, bien entendu, de la présence physique!

L’expérience de Barber et Calverly, incite à s’interroger sur ce que peut être une civilisation.

Quand une idée, une tournure de pensée, un comportement commencent à se répandre dans une collectivité, ils créent toutes les conditions de la suggestion. Ils enfantent l’hypnose et l’hallucination. Combien de nos idées admises, que nous croyons essentielles à notre être, relèvent en réalité de la pure hallucination? Sachant qu’il faut si peu pour halluciner tant de monde, comment serions-nous en mesure de dire par exemple ce qui, dans l’obsession actuellement omniprésente du sexe ne résulte pas de l’hallucination?

De même que le sujet en hypnose peut soudain s’éveiller et découvrir qu’il était en train de vivre une fantasmagorie, de la même façon, peut-être, nos inclinations et comportement les plus quotidiens ne sont qu’une sorte d’hallucination collective. Ou plutôt doit-on dire que, parmi toutes nos inclinations et nos comportements, beaucoup, par les effets de la statistique, ne vivent que d’hallucinations. Beaucoup. Mais lesquels?■

Aimé Michel