Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Une expérience scientifique sur la voyance

Article paru dans Planète N°4 d’avril / mai 1962

«Un fait de «clairvoyance» rigoureusement authentifié
aurait une puissance explosive incomparable.
Aucun esprit scientifique, à plus forte raison aucun esprit philosophique,
ne devrait s’estimer en repos tant que la question n’a pas été tranchée.»
(Jules Romains – «Pour raison garder»)

UN VOYANT, TRENTE CHAISES ET UN PARAPSYCHOLOGUE

De toutes les propriétés du monde matériel, celle qui contredit le plus violemment notre aspiration naturelle et spontanée est indiscutablement le temps. Que le passé soit comme s’il n’avait jamais été, que chaque seconde de notre enfance ait été vécue une seule fois, puis effacée à jamais, que nous tombions dans l’avenir comme dans un trou noir, voilà, si l’on cherche bien, la source de toutes nos angoisses, et de tous les mythes que nous avons inventés pour les conjurer.

À cette intuition vieille comme les hommes, la physique cartésienne est venue ajouter l’idée que le temps est une ligne droite où le présent est représenté par un point d’une infime fugacité. Ce qui était il y a un milliardième de seconde n’est déjà plus, et ce qui sera dans un intervalle de temps infinitésimal, n’est pas.

Mais ce qui donne à l’énigme du temps sa mystérieuse épaisseur, c’est que quelque chose en nous refuse d’accepter l’idée d’un présent sans durée. Nous soupçonnons (mais sans savoir sur quoi fonder notre soupçon) que le passé n’est pas véritablement aboli, et que le futur existe déjà. Et parfois, en effet, par le truchement de ce qu’il est convenu d’appeler l’esprit, le passé et l’avenir se manifestent dans le présent exactement comme s’ils existaient dans quelque abîme parallèle où seule notre infirmité nous empêche de les percevoir. Un savant s’est fait une spécialité de l’étude de ces exceptionnelles occurrences: c’est le professeur W. H. C. Tenhaëff, directeur de l’Institut de Parapsychologie de l’Université d’État d’Utrecht, dans les Pays-Bas.

C’est ainsi qu’au cours des années 1930-1938, frappé par le fait qu’un grand nombre de ses patients lui rapportaient des rêves d’allure paranormale ayant des épisodes de guerre pour objet, Tenhaëff entreprit de les enregistrer systématiquement. Certains de ces rêves étaient aussi clairs qu’un souvenir, comportant des précisions de lieu, de personnes, décrivant des événements si complexes qu’il était mathématiquement impossible que le hasard pût les réaliser deux fois de façon identique, une première fois dans l’esprit d’un dormeur, et une deuxième fois dans la réalité. Et c’est pourtant ce qui se réalisa: un grand nombre des rêves enregistrés par Tenhaëff se sont déroulés point par point plusieurs années après avoir été rêvés et enregistrés[1]. Voici l’un de ces rêves.

UNE COLLECTION DE RÊVES PRÉMONITOIRES

En 1939 (avant le début des hostilités), un certain B. L. informe Tenhaëff qu’il a vu en songe un groupe de soldats allemands vêtus de tel uniforme (décrit) faire irruption dans telles et telles conditions (également décrites) dans un certain immeuble de la Nieuwe Keizersgracht, à Amsterdam, immeuble très clairement désigné, et qui avait précédemment servi de local à une manufacture de lampes à gaz.

À l’époque où le rêve fut fait et enregistré, seuls quelques chefs nazis, notons-le, savaient que la Hollande serait un jour occupée par la Wehrmacht. Or, tout cela se déroula en juillet 1943 d’une façon exactement conforme à la fiche enregistrée quatre ans plus tôt par le professeur hollandais. Détail étrange, B. L., qui était israélite, fut arrêté par les nazis dans cet immeuble le jour où ils en forcèrent l’entrée; il y travaillait depuis quelque temps, alors qu’en 1939, au moment de son rêve prophétique, l’immeuble en question n’avait aucun rapport avec ses activités. Tout s’était donc passé comme si, une nuit du printemps 1939, B. L. avait subi pendant son sommeil l’irruption d’une sorte de souvenir du futur. La guerre finie, Tenhaëff, très impressionné par ces phénomènes prophétiques, voulut les expérimenter de façon scientifique. En 1951, il invita un autre parapsychologue connu, le professeur H. Bender, de l’Université de Fribourg-en-Brisgau, à se joindre à ses recherches, qui allaient prendre un tour décisif. Entre-temps, en effet, le professeur d’Utrecht avait pu éprouver les dons d’un para- gnoste exceptionnel, le fameux Gérard Croiset.

GÉRARD CROISET, LE «VOYANT» HOLLANDAIS

On a beaucoup parlé de Gérard Croiset depuis un an dans la presse française. C’est son efficace collaboration avec la police hollandaise, notamment dans le cas de disparitions d’enfants, qui a surtout excité la curiosité du public. J’ai pu constater en Hollande même, au cours de conversations avec des membres de la police et de la magistrature, que ses dons de «voyant» ne font de doutes pour personne[2].

— Je ne connais pas de cas, me confiait un procureur de la Reine, où notre collaboration avec lui n’ait donné aucun résultat significatif. Il devine, ou, si vous préférez, il «voit» toujours quelque chose ayant un rapport avec l’affaire pour laquelle on le consulte. Ce quelque chose est parfois limpide, facile à interpréter. Dans ce pays de canaux où les noyades d’enfants sont si fréquentes, il a presque toujours réussi à nous dire si la disparition s’expliquait par une fugue ou par une noyade et, dans les cas de noyade, à nous indiquer où nous devions chercher le corps. Je n’en finirais pas de vous citer des exemples. Parfois, aussi, ce qu’il «voit» n’est d’aucun secours pour la police.

Ces cas sont assez nombreux. Aussi tenons-nous presque toujours à mettre «en tiers» l’Institut de Parapsychologie d’Utrecht dans nos enquêtes avec Croiset: le professeur Tenhaëff, qui est un psychologue professionnel, sait mieux que nous interpréter les images paranormales, très souvent symboliques, par lesquelles se traduit la voyance de Croiset.

LA VOYANCE ET LES MYSTÈRES DE L’ENFANCE

Au physique, Croiset a une tête qui attire l’attention par un je ne sais quoi de malléable, de mobile, d’enfantin, un visage tout en rides, des yeux très clairs, de grandes oreilles, des cheveux bouffants, des lèvres charnues. Il est certain que dans un pays autre que la Hollande, où la parapsychologie est une science respectée, Croiset n’aurait jamais réussi à préciser son étrange personnalité, ni même, sans doute, à trouver son équilibre psychologique. Du moins est-ce là mon opinion. Tenhaëff, qui l’étudie depuis de longues années, l’a beaucoup aidé à voir clair en lui-même en exhumant de son inconscient les traces d’une enfance malheureuse génératrice de puissants complexes[3]. Fils adoptif d’un ménage tumultueux (le père, professeur de diction, la mère, habilleuse de théâtre), il est d’abord un enfant mal-aimé, obsédé par les travestis, les décors, tout l’attirail mesquin et besogneux de la scène. Grand lecteur de Proudhon, son père allait sans cesse répétant devant lui: «la propriété, c’est le vol», ce qui ne l’empêcha pas un jour d’accuser (à tort) son fils d’être un voleur. Celui-ci, dit Tenhaëff, garde encore l’obsession de semblables erreurs. La police, qui le sait, ne lui demande jamais sa collaboration pour retrouver des voleurs, tâche à laquelle il échoue d’ailleurs régulièrement. Autre incident déterminant de son enfance: un soir qu’il jouait sur un pont, son camarade de jeu le pousse à l’eau. Un passant parvient de justesse à le sauver.

D’où, maintenant encore, l’énergique motivation qui le pousse à retrouver les enfants perdus, et surtout noyés.

Rien de tout cela, bien sûr, n’explique ses dons de voyance. Mais ils en sont orientés. De plus, ce sont ses souvenirs d’enfance qui alimentent le symbolisme de ses «visions». Un jour, la police lui demande de retrouver un assassin. Croiset voit aussitôt apparaître l’image d’une cuirasse de théâtre en fer étamé. La police ne tirera rien de cette image, mais on découvrira plus tard que l’enquête tournait autour d’un panier de pêcheur à la ligne, et que ce panier, en fer étamé, évoquait par sa décoration les cuirasses d’opérette. Croiset avait «vu» ces décorations, et les avait interprétées à travers ses souvenirs d’enfance. Tel est l’homme avec qui les professeurs Tenhaëff et Bender, aidés par deux physiciens hollandais, les professeurs J. H. Bretschneider et J. A. Smit, ainsi que par une assistante de l’Institut de Parapsychologie d’Utrecht, Mlle N. G. Louwerens, vont procéder au début de 1957 à une expérience décisive de vision prémonitoire, la fameuse expérience dite «des chaises».

LA FAMEUSE EXPÉRIENCE DES CHAISES

Springweg, n° 5: dans une petite rue calme de la vieille ville savante d’Utrecht, l’Institut de Parapsychologie dresse ses murs de briques aux fenêtres blanches, sans volets, à la flamande. Au premier étage, au sommet d’un de ces périlleux escaliers dont les architectes hollandais ont le secret, les personnes que je viens de citer (à l’exception de Bender) sont rassemblées le 6 janvier 1957 dans le laboratoire de l’Institut. Il est deux heures de l’après-midi. On montre à Croiset le plan d’une vaste pièce où sont disposées trente chaises numérotées de 1 à 30. On l’avertit que, le 1er février suivant, à La Haye, dans une maison inconnue de lui, trente personnes, également inconnues de lui, seront réunies, chacune assise sur l’une de ces chaises, et on lui demande s’il peut donner quelques précisions sur l’une de ces personnes à son choix. Croiset montre aussitôt la chaise n° 9, et déclare ce qui suit (tous ses propos étant enregistrés mot pour mot):

SUR LA CHAISE N° 9 SERA ASSISE UNE FEMME ENTRE DEUX ÂGES…

1 «Le 1er février, dans la maison en question, sur la chaise n° 9, sera assise une femme entre deux âges, d’un caractère gai, actif, très sensible aux rapports sociaux, et montrant un vif attachement aux enfants.
2 Cette femme a beaucoup fréquenté vers les années 1928-1930 les environs du Cirque Kurhans et Strassburger, à Scheveningen.
3 Étant petite fille, elle a beaucoup fréquenté une région où l’on fabrique du fromage. Elle allait souvent dans les fermes, où elle voyait la fabrication du fromage. Je vois un incident où une ferme a pris feu. Je vois une grande ferme qui a pris feu, et où des animaux périssent brûlés.
4 Maintenant, je vois trois jeunes hommes. L’un d’eux me ressemble; il exerce une fonction quelque part outre-mer, il semble que ce soit dans un territoire britannique.
5 N’a-t-elle pas regardé le portrait d’un maharadjah? En ce moment, je vois quelqu’un en Inde. Ou tout au moins qui est vêtu comme un Hindou, avec un turban portant un gros joyau.
6 Je vois un griffonnage, avec, en haut, le nombre 6. Il y avait d’abord un 5, puis un peu après elle a raturé et mis un 6. C’est arrivé récemment, et ce raturage a donné lieu à une vive discussion.
7 A-t-elle récemment sali ses mains après une vieille boîte à peinture? Je veux dire une boîte contenant de petites tablettes de couleur, ayant un couvercle avec des creux. Par conséquent, ce n’est pas une boîte avec des tubes de couleurs. Ne s’est-elle pas blessé légèrement la main avec cet objet? Le majeur de la main droite?
8 N’a-t-elle pas reçu récemment la visite d’une dame de ses amies, âgée d’environ 44 ans, pas très grande, bien prise, vigoureuse, avec des cheveux noirs, et portant une robe ayant par-devant deux plissés assez larges? La dame ne l’a-t-elle pas entretenue de problèmes sexuels? N’a-t-elle pas conseillé à cette dame d’aller voir un psychiatre?
9 N’a-t-elle pas éprouvé une puissante émotion à l’occasion de l’opéra «Falstaff»? Lequel opéra pourrait être le premier qu’elle ait vu?
10 Son père n’a-t-il pas reçu une médaille d’or pour services rendus? Ce pourrait être quelque autre vieux monsieur, pas son père, mais il me semble bien que c’est son père.
11 N’a-t-elle pas conduit récemment une petite fille chez le dentiste? Et cette visite n’a-t-elle pas provoqué une forte commotion? Je dirais presque que cela se produira le vendredi 1er février prochain.»

LES 30 INVITÉS DU 1er FÉVRIER

Tout cela se passait le 6 janvier 1957. Le 7, Tenhaëff avertit le professeur Tuyter, un physicien d’Utrecht, que la première partie de l’expérience était achevée, sans lui donner aucune précision sur les détails dictés par Croiset. Tuyter, à son tour, avertit Mme C.V.T., de La Haye, d’avoir à lancer 30 invitations chez elle pour le vendredi 1er février, à 18 heures. Notons au passage ce surcroît de précaution: de même que Tuyter ignorait tout de ce qu’avait dit Croiset, de la même façon toutes les personnes présentes lors de la première séance ignoraient jusqu’à l’identité de l’hôtesse, Mme C.V.T., et naturellement de ses invités, qui n’étaient pas encore choisis.

Les jours suivants, Tenhaëff tira les déclarations de Croiset à quarante exemplaires, nous verrons tout à l’heure pourquoi. Le 31 janvier, on prépara à l’Institut deux paquets de trente cartes numérotées de 1 à 30. Un de ces paquets fut soigneusement battu, puis les trente cartes furent glissées dans une enveloppe, que l’on scella.

Le lendemain, vendredi 1er février, Tenhaëff, Tuyter, les demoiselles J. et N. Louwerens, et le psychologue finlandais J. Fahler, de passage en Hollande, arrivaient à 18 heures chez Mme C.V.T., qu’ils voyaient pour la première fois. Au premier étage, dans un vaste salon, six rangées de cinq chaises, étaient disposées. Les demoiselles Louwerens procédèrent à l’aide du paquet de cartes qui n’avait pas été scellé au numérotage des chaises, conformément au plan montré à Croiset le 6 janvier.

Pendant ce temps, les invités, qui arrivaient les uns après les autres, étaient rassemblés au rez-de-chaussée. Quand ils furent tous là, Tenhaëff leur expliqua brièvement le but de la réunion et la technique de l’expérience. Puis on leur distribua une copie polycopiée des détails donnés par Croiset, avec prière à chacun d’eux de les lire soigneusement et de noter à droite, dans l’espace laissé à cet effet, tous les points qui semblaient le désigner, lui personnellement.

Notons qu’à partir de ce moment chacun des trente invités était en mesure de dire: «c’est moi», ou «ce n’est pas moi»: or, les places n’étaient pas encore distribuées.

Quand le professeur Tenhaëff me relata son expérience, j’avoue avoir frémi pour lui, pour Croiset, et pour tous les organisateurs de cette fantastique et téméraire soirée. Car, enfin, même si Croiset avait deviné quelque chose, même si la dame entre-deux-âges décrite en onze points se trouvait dans la salle, il suffisait encore que le hasard, l’aiguillât sur une chaise qui ne fût pas le n° 9 pour que tout s’effondrât! Et ce hasard, impossible de l’aider, car bien entendu la dame entre-deux-âges sait que Croiset l’a devinée, mais elle ne sait pas quelle chaise doit lui être attribuée pour que l’expérience réussisse!

LA DAME DE LA CHAISE N° 9

Voyons la suite, c’est-à-dire le moment décisif de la distribution des chaises. L’enveloppe scellée contenant la pile des trente cartes si soigneusement battues est tirée d’une serviette et montrée aux assistants. Le sceau est rompu, et Mlle N.G. Louwerens, à mesure que les invités se présentent en bas de l’escalier (à leur gré, c’est-à-dire au hasard), donne à chacun d’eux la carte du dessus de la pile, de la première à la trentième.

En haut de l’escalier, l’autre demoiselle Louwerens accueille les assistants et les dirige un à un vers la chaise que le hasard lui a attribuée. Après quoi, tout le monde étant assis, les organisateurs de l’expérience entrent eux aussi (à l’exception de Croiset, introduit plus tard). J’imagine, malgré son flegme, que le professeur Tenhaëff eut un moment d’émotion en voyant, assise sur la chaise n° 9, une femme: et que cette femme paraissait âgée d’un peu plus de quarante ans; qu’elle avait un visage vif, des yeux rieurs, et qu’elle s’agitait comme quelqu’un qui brûle de dire quelque chose.

Et en effet, Mme D.M., l’invitée de la chaise n° 9, s’était sur-le-champ reconnue dans la description de Croiset.

LA DAME SE RECONNAIT EN TOUS POINTS

Voici, toujours recueillis dans les Proceedings[4], les commentaires de la dame de la neuvième chaise sur le portrait en onze points dessiné par Croiset.

Point 1.
Elle est âgée de 42 ans, plutôt petite, gaie, vive, active. Quand elle était fillette, elle rêvait d’avoir un château plein de centaines d’enfants et de bêtes. Elle a encore la passion des enfants.

Point 2.
Pendant son enfance, elle habitait La Haye. Ses parents étaient divorcés. Son père vivait aux Indes néerlandaises et venait de temps à autre en congé en Hollande. Pour elle, c’était plutôt un étranger, et sa femme refusait de le rencontrer. Quand il venait la voir, il l’amenait souvent au Cirque Strassburger, à Scheveningen. Le père et la mère de Mme D.M., chacun de leur côté, vivaient maritalement avec un autre. Son père était un homme d’une vive sensibilité.

Point 3.
Étant enfant, Mme D.M. visita souvent des fermes où l’on produisait, non du fromage, mais du beurre. Elle n’y eût jamais d’émotion particulière. Son fils aîné vécut longtemps chez un fermier. Un jour, la ferme voisine fut frappée par la foudre, et un cheval tué. L’enfant en éprouva une profonde impression, qu’il garda longtemps.

Point 4.
Mme D.M. ne put d’abord trouver aucun rapport entre les trois jeunes hommes et elle. C’est son mari qui lui fit remarquer qu’il avait deux frères. que l’un s’était engagé pour l’Indonésie, en 1945. qu’il avait suivi son entraînement en Angleterre. qu’il était actuellement à Singapour; et que l’autre frère avait péri pendant la guerre dans un camp de concentration. Ce dernier ressemblait en effet à Croiset.

Point 5.
Quelques jours avant la séance du 1er février, Mme D.M. avait lu un livre de Paul Brunton dont une illustration représentait un yogi. Elle avait eu avec son fils une discussion sur le yoga et la magie indienne.

Ici, rapporte Tenhaëff, se situe un très curieux incident:

Croiset interrompt Mme D.M.:

Croiset. — Je crois que cette illustration vue dans un livre n’est qu’un aspect mineur de ce qui m’est apparu.
Mme D.M. — Comment? Je ne comprends pas.
Le mari de Mme D.M. — Ma femme m’a fréquemment rapporté, ces derniers temps, avoir rêvé la nuit d’un protecteur mystérieux, d’une sorte d’esprit bienveillant…
Mme D.M. — Mon Dieu, c’est vrai! C’est stupéfiant! Car cet être bienveillant m’apparaissait vêtu en Hindou!

Point 6.
Du 26 janvier au 1er février (c’est-à-dire après la séance du 6 janvier), Mme D.M. a fait ses comptes mensuels. Ils étaient d’abord en équilibre, mais, en refaisant ses additions, elle a trouvé une erreur très grosse: un 5 qui aurait dû être un 6. D’où d’abord un gribouillage, et ensuite un gros ennui d’argent, et des discussions avec M. D.M.

Point 7.
Un jour, au début de janvier, les enfants s’amusaient à gâcher de la peinture avec une petite boîte contenant des tablettes de couleurs. Le couvercle comportait des creux pour mettre de l’eau. Mme D.M. voulut le nettoyer, se salit les mains et gâcha une serviette. Peu après, elle se blessa le majeur de la main droite avec une boîte de conserve.

Point 8.
Mme D.M. déclare qu’elle a eu une discussion sur des problèmes sexuels avec deux dames de ses amies. L’une d’elle est en effet bien faite, pas très grande, vigoureuse, avec des cheveux noirs, et porte fréquemment une robe ayant par devant deux plissés assez larges. Mme D.M. conseilla à cette dame d’aller voir un guérisseur.

Point 9.
Mme D.M. déclare que l’opéra «Falstaff» est le premier où elle ait tenu un rôle, et que, de plus, elle était à cette occasion tombée amoureuse du ténor.

Point 10.
À sa retraite, son père avait été fait chevalier d’un ordre, et avait reçu un étui à cigarettes en or.

Point 11.
Le matin même, ce 1er février, Mme et M. D.M. avaient conduit chez le dentiste leur petite fille, qui avait été très effrayée… Mme D.M. était encore tout émue de cette visite.

NON DANS LA FICTION, MAIS DANS LA RÉALITÉ

L’expérience des chaises a été inventée et réalisée pour la première fois en France vers l’année 1925 par le docteur E. Osty, opérant avec le «voyant» François Pascal Forthuny[5]. Mais on ne retranche rien au mérite du docteur Osty, dont les études de matérialisations sont admirables, en disant que Tenhaëff et Croiset ont poussé cette expérience à son plus haut degré de signification. Il suffit de lire attentivement le compte rendu que nous venons de faire pour y découvrir (mais cette fois réalisés dans les faits, et non plus fictivement, comme dans l’œuvre poétique de Borgès par exemple) tous les paradoxes du temps.

Sans doute est-il inutile d’insister sur l’évidence de la vision prophétique de Croiset. On peut certes traiter Tenhaëff, Tuyter, Bretschneider, Smit et tous les organisateurs de l’expérience de menteurs. Et, dans ce cas, nous aurons à choisir entre l’honnêteté de ces savants, tous professeurs d’Université, et celle de leurs accusateurs. Bien entendu, il est toujours plus facile de suspecter quelqu’un que de reconnaître l’existence d’un problème: cela épargne de réfléchir. Pour nous qui connaissons l’Institut de Parapsychologie d’Utrecht, son directeur et ses travaux, le doute est hors de question.

Sur divers points, Croiset a donné le 6 janvier des précisions concernant des événements qui n’étaient pas encore survenus. À cette date, Mme D.M. n’avait pas encore rêvé de son protecteur vêtu à l’indienne, ni feuilleté le livre de Paul Brunton; elle n’avait pas encore reçu la visite de la dame aux problèmes sentimentaux; elle n’avait pas encore conduit sa petite fille chez le dentiste.

LE PARADOXE DU TEMPS

Mais c’est dans le déroulement de la seconde séance, celle du 1er février, que nous touchons vraiment du doigt le mystère du temps. Car, enfin, supposons qu’au moment de distribuer les places, Tenhaëff ait demandé à l’invité qui s’était reconnu de le faire savoir, et qu’il ait délibérément conduit celui-ci vers la chaise n° 3. Que se serait-il passé lors de la séance du 6 janvier, au moment où Croiset, regardant le plan de la salle, dit: « Sur la chaise n° 9, je vois, etc…»?

Dira-t-on que Croiset savait aussi que Tenhaëff ne ferait rien de tel? Mais cela ne revient-il pas à affirmer qu’après les premières déclarations de Croiset, Tenhaëff perdait la liberté de changer son comportement? Voilà qui semble inconcevable. On reconnaît au passage le célèbre argument théologique sur la prédestination. Seulement, il est loisible au croyant de s’en remettre à Dieu pour la solution d’une difficulté théologique: il ne sait rien de Dieu, Dieu est tout-puissant, etc… Au lieu que, dans l’expérience des chaises, le problème se noue dans notre esprit, au cœur de notre conscience psychologique, dans ce que nous croyons avoir en nous de plus limpide, de plus lumineux, et d’où procède même toute espèce de lumière possible à notre niveau de pensée.

Dira-t-on que si Tenhaëff décide, le 1er février, de tromper Croiset, celui-ci le 6 janvier, et par une sorte de feed-back rétro-temporel ne peut rien dire de précis? Mais alors, Tenhaëff n’a pas le moyen de le tromper car il ne peut précisément le tromper que si Croiset a deviné! Ici, ce n’est pas à la prédestination que l’on pense, mais à ce Crétois d’après qui les Crétois ne savaient que mentir, et qui fatigua tant de cervelles grecques par son diabolique sophisme. À cela près qu’il ne s’agit pas ici d’un sophisme, mais d’une réalité matérielle, impliquant des actes, des comportements, des transformations d’énergie. L’expérience des chaises est une brèche dans la chaîne du déterminisme des phénomènes, de sorte que, paradoxalement, l’expérience envisagée sous cet angle prouve la liberté qu’elle semblait réfuter tout à l’heure!

TOUT EST INSOLUBLE ET RIEN NE L’EST

Comment, dès lors, en sortir? Je crois personnellement que l’expérience des chaises nous confronte avec une évidence particulièrement chère aux esprits que cette revue a rassemblés: à savoir que l’affirmation du mystère n’a rien à voir avec l’affirmation d’une transcendance, car le mystère est partout, même au-dedans de nous, même dans les ressorts de notre pensée la plus familière, et jusque dans les mécanismes de notre raison raisonnante négatrice du mystère. Si les chaises du professeur Tenhaëff nous posent un problème apparemment insoluble, c’est que tous les problèmes sont un peu insolubles. Et c’est aussi, inversement, qu’aucun problème n’est totalement insoluble, puisque l’absurde logique peut faire l’objet d’une expérience scientifique.

Aimé Michel

Notes:

[1] W. H. C. Tenhaëf: «Oorlogsvoorspellingen» (Prédictions sur la Guerre). Ce livre n’a malheureusement pas été traduit en français.
[2] «Science et Vie», n° 522, Mars 1961, p. 84.
[3] Tenhaëf: «Beschouwingen over het gebruik van paragnosten», Utrecht 1957.
[4] Opus cité. Certains points font l’objet de développements et d’analyses supplémentaires dont nous ne pouvons faire état dans le cadre de cet article.
[5] Osty: «Une faculté de connaissance paranormale», Paris 1926. - Pascal Forthuny: «Je lis dans les destinées», Paris 1937.