Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Une importation forcée: le chômage

Arts et Métiers – Janvier 1982

par Aimé Michel

 

Il me semble, sauf omission, que les graves messieurs périodiquement réunis en conférence pour faire appel à nos bons sentiments à l’égard du Tiers Monde répandent trois arguments, trois seulement:

1) Les Riches doivent faire quelque chose pour ces Pauvres qui meurent de misère. Il est honteux qu’au XXe siècle, etc.

2) C’est l’intérêt des Riches de faire quelque chose pour ces Pauvres qui, etc., car ces Pauvres détiennent une part des matières premières dont nous ne pouvons nous passer;

3) Si l’on n’aide pas ces Pauvres qui, etc., c’est très dangereux, car leur misère finira par exploser.

Je ne crois guère à ces trois arguments. Le premier est moral. Depuis que l’histoire existe, je n’ai pas souvenir, sauf erreur, que ce moteur-là ait beaucoup fait tourner la machine.

Le deuxième argument n’est pas très clair: si les matières premières en question nous sont si indispensables, pourquoi ne valent-elles pas un prix exorbitant? Quand les pays de l’OPEP ont senti que l’on ne pouvait vivre sans leur pétrole, on sait ce qui s’est passé. Personne ne parle plus de secourir les crève-la-faim de l’Arabie ou du Venezuela. Nos cœurs généreux sont au contraire à la recherche de bons trucs pour leur soutirer les dollars qui nous manquent. De plus, ce deuxième argument fait une croix sur les nombreux pays du Tiers-Monde qui n’ont rien d’intéressant à nous vendre, et qui sont justement les plus malheureux.

Quant au troisième argument, on en parle beaucoup, et avec onction, mais personne ne le prend au sérieux. On nous propose même à l’occasion cette interprétation cynique, mais irréfutable: s’ils veulent exploser, qu’ils explosent, qui s’en apercevra? Laissez jouer la sélection naturelle. Quelques théoriciens américains, des universitaires sans responsabilités heureusement, l’ont même écrit en toutes lettres: les peuples qui n’ont rien à vendre sont condamnés à disparaître, c’est la dure loi. Le problème du Tiers-Monde s’éteindra de lui-même par l’accession à la richesse de ceux qui ont quelque chose à vendre, et par la mort des autres.

Cette dernière manière de penser me rappelle un fait que j’ai pu encore observer au Sahara il n’y a pas si longtemps. On savait qu’à tel endroit du sud Tunisien, une fois l’an, une tribu de nomades sortait du désert avec ses chameaux porteurs de quelques tapis tissés ou négociés depuis la visite de l’année précédente, d’objets de cuivre, de raphia, etc. Ces malheureux «arriérés» confiaient leur chargement à leurs clients sur parole et repartaient après avoir reçu le prix des objets apportés l’année précédente. J’ai observé ces nomades, je les ai regardé vivre. Indiscutablement, selon nos normes, ils étaient excessivement pauvres, ne possédant que leurs chameaux, un peu de bétail étique, leurs vieilles tentes, quelques armes, quelques tapis et objets. Ils ne faisaient rien pour posséder davantage, sauf quelques bijoux, mais pas trop, pour éviter d’avoir à régler leur compte aux voleurs, activité dégradante, fatigue inutile. Quelques-uns se promenaient un peu en ville, l’air hautain. Quelles «garanties» avaient-ils que leurs clients reviendraient l’an prochain pour leur payer leur dû? La parole de ces clients. Mais si les clients avaient envie de les escroquer? Le marchand du souk à qui je posai la question m’examina comme s’il ne m’avait jamais vu et détourna la tête sans répondre. Il me fallut du temps et de la diplomatie pour obtenir qu’il me considérât de nouveau comme un être humain. J’y parvins en lui expliquant que chez moi, dans les montagnes de France, le boulanger passait une fois par semaine, s’arrêtait là où il voyait des sacs vides pendus dans les arbres, y déposait du pain selon la somme trouvée dans le sac et rependait le sac, que le paysan passait prendre le soir en rentrant des champs.

On ne saurait nier que ces gens-là n’ont rien à nous vendre, La question est de savoir si l’on peut tout vendre et acheter. Si même le plus important, dans la vie d’un être humain, peut être vendu et acheté.

Malheureusement, nous voilà de nouveau dans le moralisme, si prisé des aigrefins, car il ne coûte rien. À mon avis, ce genre de «pauvres» n’ont nul besoin de nous. Ce serait plutôt le contraire. Gardons-nous de vouloir les «enrichir». Dans les «Républiques soviétiques» à nombreuse population nomade que le pouvoir a voulu sédentariser, règnent, paraît-il, un terrible mal de vivre et une haine farouche du Russe[1]. Il y a chez ces vieux peuples des richesses humaines non monnayables. Personne, que je sache, n’a encore trouvé de truc valable pour en faire profiter notre Tiers-Monde avancé riche d’argent, de délinquance, de drogue, d’insécurité.

Sur le Tiers-Monde au sens ordinaire, il reste un argument, ou observation, dont je n’entends guère parler. C’est le chômage.

— «Contre le chômage, disait paraît-il M. Barre, je ne peux rien». Un membre de l’actuel gouvernement laissait entendre l’autre jour quelque chose d’assez semblable: il reconnaissait que c’était un problème largement international.

Mais international entre quelles nations? Les théoriciens ne semblent voir que l’universalité du phénomène dans les pays avancés et en déduisent que c’est un problème des pays avancés. Est-ce sûr?

Chaque jour, à la T.V., on nous montre quelques offres d’emploi. On ne peut pas ne pas remarquer que ces offres concernent presque toujours des professions à qualification ou très spéciale, ou élevée. Corrélativement, quand on cherche dans une grande surface l’origine des produits industriels de petite ou moyenne compétence, on constate que très souvent ils viennent du Tiers-Monde. Encore n’est-ce pas toujours visible. Et il ne s’agit là que de produits finis.

Nous avons franchi la barre des deux millions de chômeurs. Ôtés les professionnels qui, ou bien préfèrent ne rien faire, ou bien considèrent l’allocation chômage comme une base due à tous le matin au saut du lit, base à laquelle s’ajoute la rétribution de tout travail (au noir), je me demande si le chômage, dans sa plus grande extension, n’est pas tout simplement importé du Tiers-Monde: tout ce qui ne demande que beaucoup de travail mal payé est fait avec enthousiasme par ces millions de crève-la-faim qui, pour la première fois dans leur histoire, trouvent quelqu’un à qui vendre leur travail et l’espoir d’en, sortir, ou de surnager un peu plus longtemps.

Dès lors le marché mondial est envahi de produits de moyenne compétence et semi-finis, à bas prix. À compétence (ou absence de compétence) égale, aucun travailleur des pays avancés n’accepte de travailler autant et pour si peu. Il n’accepte pas, la concurrence écrase donc son entreprise, et le voilà sur le pavé. Aucun règlement ne peut nous défendre contre ce phénomène: nous savons bien que nombre de produits à estampille italienne, béné-luxienne et bien entendu française, n’ont d’européen que l’estampille.

La difficulté devient encore plus inextricable si l’on songe aux beautés de la sous-traitance. Un des secrets du Japon réside dans la proximité de l’innombrable main-d’œuvre sud-asiatique. Ce n’est pas aux Ingénieurs Arts et Métiers qu’il y a lieu d’expliquer comment une organisation rationnelle permet de transformer un travail de haut de gamme en vingt ou cent activités de bas de gamme. Je possède un poste radio japonais, cadeau de voyage ayant le volume d’un petit livre de poche, avec lequel j’écoute chaque soir le monde entier sur les ondes courtes. D’où viennent les composants de cette merveille au prix défiant toute concurrence? Le diable le sait.

Considéré sous cet aspect, le chômage ressemble au niveau d’une inondation qui monte, qui monte comme la petite bête, alimentée par l’intarissable peuple de ventres-creux. Nos syndicats disent qu’exploiter les ventres-creux, c’est une honte. Noble sentiment, mais réfléchissent-ils à ceci que dans les pays pauvres, ces ventres-creux qui travaillent pour rien (à nos yeux) sont des privilégiés? Que là-bas on se bat pour travailler trop?

Il vient inexorablement, le temps des réalités intolérables et qu’il faudra apprendre à maîtriser avec un minimum de justice. Non point par moralisme. Pour simplement n’être pas laissés sur le sable.■

Aimé Michel

Note:

(1) Voir les livres d’Hélène Carrère d’Encausse, et aussi le témoignage des déportés sur le comportement des nomades dans les goulag.