Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Une leçon du passé

Arts et Métiers – Mars 1984

par Aimé Michel

 

Du temps du Roi Soleil, «restructuration» se disait «réglementation», Pourquoi changer de mot? parce qu’en trois siècles les Français ont compris ce qu’est une «réglementation».

Celle que Colbert signe le 13 août 1669 précise minutieusement quelle région de France produira quoi, et comment. Par exemple pour les tissages, sont fixées par la loi les «longueurs, largeurs et qualités des pièces de drap, serges et autres étoffes de laine, la qualité de la matière, le nombre des fils à mettre à la chaîne, les contrôles, les peines en cas d’infraction». Colbert explique son dessein à son cousin du Terron, chargé à Rochefort des approvisionnements de la marine: «Il est nécessaire, dit-il, d’observer soigneusement ce qu’il faut acheter en France préférablement aux pays étrangers, quand même les marchandises seraient un peu moins bonnes et un peu plus chères, parce que, l’argent ne sortant pas du Royaume, c’est un double avantage à l’État.» Propos familiers!

Pendant ce temps, sentant la prochaine révocation de l’Édit de Nantes[1], les premiers industriels protestants partaient s’enrichir dans des pays sans «réglementation», et du même coup enrichir leur nouvelle patrie. L’histoire n’est peut-être qu’une succession de mots différents.

Nous avons, c’est un fait reconnu, un des meilleurs et peut-être le meilleur corps de hauts fonctionnaires du monde. C’est un avantage hérité d’un effort séculaire. Mais il a son inconvénient: les pouvoirs exécutifs et législatifs, peuplés de personnalités toujours renouvelées, ont tendance à croire qu’il suffit de donner des ordres à ces fonctionnaires si compétents pour dominer les incertitudes du progrès. Un plan de restructuration suppose évidemment la connaissance du but assigné à la nouvelle structure. C’est-à-dire la connaissance de ce que sera la situation économique internationale dans cinq, dix ans, dans un futur d’autant plus éloigné que la restructuration est plus profonde.

Or, qu’en est-il en réalité?

En réalité, personne au monde n’est capable de savoir combien le dollar vaudra demain, je dis dans vingt-quatre heures. Si quelqu’un avait un truc pour le savoir, il serait milliardaire dans le mois qui suit, cela se remarquerait. Et le dollar ne fait que traduire aveuglément la situation économique au jour le jour. Il est la preuve par neuf de notre totale ignorance au jour le jour.

Sommes-nous mieux armés pour le moyen ou le long terme? Personne au monde n’a la moindre idée (je dis une idée démontrable, non un pari qui est à la portée de tout le monde) de ce que sera dans un an le déficit américain, et encore moins des effets de ce déficit imprévisible. Alors comment restructurer en profondeur, c’est-à–dire en vue de buts éloignés?

Oui, comment?

C’est ici le lieu pour beaucoup, dont moi, de battre leur coulpe.

En 1974, quand les prix énergétiques explosèrent et que, surtout, pour la première fois dans l’histoire économique mondiale, les antiques mécanismes de l’offre et de la demande s’effondrèrent, livrant le monde occidental à la bonne volonté des producteurs d’énergie, il faut bien admettre que les démunis furent aveuglés par une énergie qu’ils n’avaient pas et dont ils ne pouvaient discuter les prix: il fallait tout faire, fût-ce conquérir la lune, pour échapper à cette mortelle sujétion. J’avoue n’avoir pas encore compris ce qui retint les pays producteurs, alors encore pauvres, sans gros besoins, et qui n’avaient guère de raisons de vouloir nous épargner, non, je ne vois pas bien ce qui les retint de nous abattre. Si tous avaient nourri les sentiments d’un Kadhafi, d’un Khomeiny, où en serait le monde?

Quoi qu’il en soit, la vision de ce danger eut pour résultat une surévaluation panique du poids de l’énergie dans les richesses du futur. C’est à cette époque que la France se lança dans un programme énergétique tellement audacieux que le New Scientist de Londres écrivit: «Ils sont fous ces Gaulois».

Pendant presqu’une décennie je crois bien que tout le monde en France se félicita de cette audace. On admira sans réticences le gigantisme des surrégénérateurs. Cependant le bon raisonnement aurait dû être plutôt: «S’ils veulent nous détruire en fermant les robinets, c’est maintenant qu’ils le feront, notre nucléaire étant encore largement dans les papiers, donc inutile; et s’ils ne ferment pas les robinets, s’ils discutent, il faut chercher des sources de richesse non énergétiques, c’est-à-dire laisser faire le marché.

Car cette source de richesse non énergétique était parfaitement visible dès 1974, c’était la gamme infinie des activités informatiques, comprenant surtout des domaines où nous réussissons depuis toujours avec éclat, les mathématiques, la logique, le bricolage.

Poursuivons cette auto-critique.

L’orgueil d’un électro-nucléaire géant qu’on venait visiter de loin nous a dupés plus profondément sur notre politique du pari.

Certes il faut toujours parier, et même avec audace. Mais à petits moyens, petits paris.

La France est certainement le pays du monde qui a le plus flambé ses efforts depuis la dernière guerre: deux guerres coloniales épuisantes, rénovations sans fin d’industries lourdes sans avenir, Concorde, la course à l’énergie, Ariane, que sais-je? Quand on ne dispose que d’un investissement moyen, des paris comme Ariane, respectables certes et même admirables, sont-ils à notre mesure? Ou si cette question semble mesquine, sont-ils à notre image? Je frémis un peu, je l’avoue, à chaque fin de nos comptes à rebours. Quand c’est raté, quel trou, pas seulement dans notre bas de laine mais dans notre contrat avec l’avenir! La France, il me semble que ce n’est pas forcément cela. Nous travaillons avec l’Europe, c’est vrai, mais ne pourrions-nous apporter mieux à l’Europe?

Parlons donc de cette image à la lumière d’un exemple.

Nous découvrons depuis peu (certains y pensaient plus avant) que l’une des grandes industries de l’avenir est celle des céramiques. On les voit sortir partout comme une nouvelle métallurgie dans les moteurs, les turbines, usages de toutes sortes où comptent la dureté, la résistance à la chaleur, aux forces centrifuges, à la déformation non élastique, à l’usure…

Il y a dix ou quinze ans, le premier laboratoire de céramique du monde était peut-être celui de Limoges. Il est encore l’un des premiers, de même que celui des ciments Lafarge et d’autres laboratoires d’État à Paris, Saint-Étienne…

Mais les Japonais, eux aussi vieux experts en la matière, nous ont peut-être irrémédiablement devancés sur une voie promise à d’extraordinaires développements. «L’universalité de ses usages, écrit un spécialiste des affaires internationales, stimule la sortie ininterrompue de nouveaux produits, et ces nouveaux produits à leur tour réorganisent l’industrie du pays» (le Japon)[2].

Voilà bien une «restructuration», mais à petit risque, prompte à s’adapter, n’exigeant pas de ces incertaines cathédrales industrielles dont on découvre à leur inauguration qu’on ne sait pas comment on les rendra profitables.

«Small is beautiful»: nous aurions dû inventer cette vérité-là, qui se traduit en économie par «Small is lucrative». Il me-semble que ce n’est pas incompatible avec cet orgueil particulier sans lequel nous n’avons jamais rien fait de bon.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Qui ne surviendra que quinze ans plus tard. Mais dès 1665 sévissait la campagne pour IV extinction de l’hérésie protestante».

(2) Gene Gregory, un économiste anglais émigré au Japon.