Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Une lutte inattenduela C.I.A. contre les soucoupes volantes

Article paru dans Planète N°36 (Le Journal de Planète) de septembre / octobre 1967

Vers le début du dernier mois de mai, les journaux, surtout outre-Atlantique, reproduisaient les déclarations d’un savant américain en colère. Ce savant, le physicien James E. Mac Donald, affirmait que, depuis 1953, la commission d’enquête de l’U.S.A.-Air Force sur les objets volants non identifiés avait constamment menti au public et trompé les hommes de science.

Les savants américains contre le «Project Blue Book»

Sur quoi se basait Mac Donald pour lancer une si grande accusation? Le savant américain vient de nous communiquer son dossier. Force est d’avouer que, bien que le soupçon de ces faits nous fût depuis longtemps venu à l’esprit, par ses révélations Mac Donald ajoute un chapitre, et peut-être le plus désastreux, à l’histoire de la guerre secrète et des méfaits des services de renseignements.

J’ai déjà rapporté ici dans quelles circonstances la vague d’observations de 1965-66 avait amené le sénat américain, au printemps 1966, à réunir la commission de l’U.S.A.-Air Force et à mander devant celle-ci les principaux experts en matière d’objets non identifiés, c’est-à-dire, essentiellement, le major Hector Quintanilla, chef de la commission d’enquête de l’U.S.A.-Air Force (commission appelée Project Blue Book) et l’astronome Joseph Allen Hynek, conseiller scientifique du Project Blue Book. La déposition de ces deux experts, on s’en souvient, avait rapidement tourné à une mise en accusation de l’U.S.A.-Air Force par les savants. Ceux-ci lui reprochaient de ne faire aucune enquête sérieuse et de se satisfaire de la première explication venue. L’U.S.A.-Air Force, piquée, fit alors savoir que ses dossiers étaient ouverts à tout homme de science professionnel qui voudrait constater l’excellence de ses méthodes de travail. Il semble que, ce faisant, l’Air Force avait compté surtout sur l’indifférence des savants à l’égard d’un sujet aussi «ridicule» que les soucoupes volantes. En quoi elle commit une erreur, dont elle est maintenant en train de payer les conséquences. En effet, il se trouva une université, celle de l’Arizona, pour estimer que le contrôle proposé par l’Air Force devait être entrepris. Un crédit fut débloqué et le Dr James E. Mac Donald se chargea du travail. Ce travail, on peut dire qu’il a été conduit jusqu’au bout: Mac Donald a consacré dix mois entiers à éplucher les dossiers du Project Blue Book, à interroger les auteurs des rapports et à contrôler l’honnêteté de ces rapports en interrogeant les témoins eux-mêmes d’un bout des États-Unis à l’autre. Avant d’exposer les résultats de ce travail, précisons que Mac Donald est un spécialiste connu de la physique de l’atmosphère, «senior physicist» à l’Institut de physique atmosphérique de l’université de l’Arizona depuis 1954, et qu’avant cette date il enseignait à l’université de Chicago.

La C.I.A. submergée de soucoupes!

Son premier soin fut, comme l’Air Force l’avait imprudemment proposé, d’examiner à la loupe les dossiers du Project Blue Book, à la base militaire de Dayton, dans l’Ohio. Un fait l’intrigua bientôt: jusqu’en 1953, les cas «inexpliqués» représentaient des pourcentages allant jusqu’à 27 pour cent de l’ensemble des cas. Après 1953, ces pourcentages se stabilisèrent soudain aux alentours de 2 ou 3 pour cent et ne varièrent plus autour de ces chiffres très bas. En 1953 (tous ceux qui ont lu le livre de Ruppelt[1], alors chef du Project Blue Book, s’en souviennent), l’Air Force avait réuni un jury d’hommes de science réputés pour examiner la question et donner leur avis. Ce jury, présidé par le physicien H.P. Robertson, du Californian Institute of technology, était composé de Luis W. Alvarez, Lloyd V. Berkner, Samuel A. Goudsmit et Thornton Page. En trois jours, du 14 au 17 janvier, ce jury expédia son travail et rédigea un communiqué disant: 1/ qu’il n’existait aucune preuve d’une activité hostile dans le phénomène étudié; 2/ qu’il n’y avait pas davantage de preuve de l’existence du moindre «certifact» (activité intelligente); 3/ que l’on recommandait l’élaboration d’un programme éducatif en vue de rendre familier au public les divers phénomènes naturels observables dans le ciel: météores, traînées de condensation, halos, ballons-sondes, etc. de façon à «effacer l’aura de mystère que les objets volants non identifiés avaient malencontreusement acquise».

Ce communiqué, répandu dans le monde entier avec tout le poids de six éminentes signatures, est à l’origine de tout ce qui s’est passé depuis dans le domaine des «soucoupes volantes».

Quand les savants américains, mais aussi français, anglais, etc., eurent lu que des gens aussi compétents que les membres du jury Robertson, ayant étudié le problème, n’y avaient trouvé qu’un fatras de ballons-sondes, étoiles filantes, etc., leur opinion fut faite: les soucoupes volantes étaient une fumisterie, née de l’ignorance de témoins incapables de reconnaître ce qu’ils avaient vu et propagée par des illuminés et des escrocs. Seulement, ni le livre de Ruppelt ni naturellement le communiqué publié par le jury Robertson ne disaient l’essentiel: à savoir que les meneurs de jeu du prétendu jury n’avaient été ni Robertson, ni Goudsmit, ni aucun des savants présents, mais bien trois messieurs qui n’étaient nommés dans aucun document publié et qui avaient nom H. Marshall Chadwell, Ralph L. Clark et Philip G. Strong, de leur profession honorables agents de la C.I.A.. Aucun document publié ne faisait état non plus d’un quatrième point, écrit en toutes lettres en conclusion du document approuvé par le «jury», et qui recommandait fermement, au nom de la C.I.A. et de la sécurité des États-Unis, «une réfutation systématique des soucoupes volantes» (a systematic debunking of the flying saucers, selon les termes exacts employés dans le texte officiel et secret). Et pourquoi la C.I.A. tenait-elle tellement à cette réfutation systématique? Parce que «l’énorme vague de rapports de l’année 1952 (1 500 dans les seuls dossiers du Project Blue Book) avait submergé l’activité des services de renseignement à un degré alarmant» et que, les savants ayant estimé que ces rapports ne prouvaient l’existence d’aucune activité hostile, «il était urgent de tarir à sa source «un bruit de gong» capable de noyer les informations réellement intéressantes pour les services de sécurité». Autrement dit: «Puisqu’il ne s’agit pas de guerre froide, non seulement ça ne nous intéresse pas, mais ça nous gêne. Il faut donc que vous nous débarrassiez de cette affaire, par n’importe quel moyen».

Les soucoupes deviennent «top secret»

Cette décision, prise par les hommes de la C.I.A. et par le brigadier-général Garland, chef des services de renseignement de l’U.S.A.-Air Force, fut avalisée par six savants américains de grande réputation. Elle le fut non seulement aux yeux du public, mais à ceux de leurs collègues du monde entier. Lâcheté devant le pouvoir ou patriotisme? L’histoire jugera. Huit mois plus tard, en août 1953, l’U.S.A.-Air Force prenait toutes les dispositions pour le «systematic debunking». Une directive enregistrée sous la référence AFR-200-2 était envoyée aux responsables de la commission d’enquête (Project Blue Book) spécifiant que ceux-ci auraient désormais «à réduire le pourcentage des non-identifiés à un minimum (the percentage of unidentified must be reduced to a minimum)». Cette directive fut assortie d’une ordonnance de la justice militaire prévoyant des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison et 10 000 dollars d’amende (5 millions d’anciens francs) contre tout personnel militaire coupable d’avoir divulgué toute information sur tout cas d’objet volant non identifié. En revanche, il était laissé toute liberté aux commandants locaux de communiquer à la presse ou au public toute information sur les cas pour lesquels une explication conventionnelle était évidente.

Un cas inexplicable et pourtant «expliqué»

Le professeur Mac Donald tint à voir dans le détail comment ces directives avaient été appliquées. Il ne semble pas qu’il ait trouvé des cas de militaires emprisonnés pour avoir parlé. On sait d’ailleurs qu’à partir de 1953 aucune information officielle n’est plus venue des États-Unis sur ce sujet, à l’exception des communiqués annuels annonçant que tant de ces cas avaient été «soigneusement étudiés», que 98% étaient des ballons-sondes, des étoiles filantes, etc… et que le reste n’avait aucune signification. En revanche, il put voir comment avaient été obtenus ces merveilleux pourcentages de cas expliqués. En voici un entre des milliers d’autres.

Le 17 avril 1966, vers 5 heures du matin, deux officiers de police, Dale Spaur et W.L. Neff, du comté de Portage, Ohio, étaient en train d’examiner une voiture abandonnée au sud de Ravenna, dans l’Ohio, lorsque dans la demi-obscurité de l’aube proche, un très gros objet aérien lumineux sortit au-dessus d’une colline boisée voisine, avança jusqu’au-dessus d’eux et s’arrêta, illuminant tout le paysage, puis s’éloigna et stoppa de nouveau un peu plus loin. Les deux policiers appelèrent leur poste par radio. On leur dit d’observer et de suivre l’objet jusqu’à l’arrivée d’une caméra. L’objet s’éloignant de nouveau, les deux policiers remontèrent en voiture et suivirent l’objet qui filait au-dessus de la route nationale qui, sur plus de 100 kilomètres, conduit au-delà de la frontière de l’Ohio, jusqu’en Pennsylvanie. En route, deux autres policiers, Wayne Huston, de Palestine, Ohio, et Frank Panzanella, de Conway, Pennsylvanie, virent eux aussi arriver l’objet et se lancèrent à sa poursuite.

Tous ces policiers décrivirent séparément un objet circulaire d’une douzaine de mètres de diamètre, brillamment illuminé, et dont la face supérieure présentait comme une espèce de «nageoire». Une luminosité conique diffuse émanait de sa surface inférieure. L’altitude de l’objet varia au cours de la poursuite d’une centaine de mètres à six ou sept cents mètres. Quand il était très bas, il allait en zig-zag au-dessus de la route. La façon dont le policier Huston se joignit à la poursuite est particulièrement intéressante. Ayant intercepté les conversations radio de Spaur et Neff avec leur poste, il comprit que ceux-ci arrivaient par la route 14 et alla les y attendre. Quand il arriva, il stoppa, regarda le ciel et ne vit rien. Mais bientôt, l’objet apparut à basse altitude au-dessus de la route, talonné par la première voiture de police.

Panzanella, le quatrième policier, n’avait rien intercepté du tout: c’est en voyant arriver l’objet sur la route, près de Conway où il se trouvait, qu’il se lança lui aussi à sa poursuite. La poursuite dura encore quelques minutes, puis les quatre policiers virent l’objet bondir à la verticale à très grande vitesse et disparaître dans le ciel.

Tels sont les faits consignés par les policiers dans leurs rapports et confirmés oralement par chacun d’eux à Mac Donald.

Le projet Manhattan va-t-il résoudre le problème?

Je cite maintenant Mac Donald: «L’enquête de l’Air Force sur ce cas se serait bornée à une conversation téléphonique de quatre minutes du major Quintanilla avec Spaur (conversation au cours de laquelle Quintanilla essaya de persuader Spaur qu’il avait vu le satellite Écho, puis la planète Vénus), s’il n’y avait eu l’intérêt soulevé par l’affaire dans la presse locale.» Le sénateur William Stanton intervint pour qu’il y eût une vraie enquête. Quintanilla alla donc voir les quatre officiers de police. Leur conversation fut enregistrée, et Mac Donald put l’écouter lors de sa propre enquête: elle se résume, dit-il, à une brutale tentative de Quintanilla de faire croire aux témoins qu’ils avaient vu Écho et la planète Vénus.

Le fait que, lorsque Huston vit l’objet arriver et passer sur sa tête, la poursuite durait depuis plus d’une heure, fut écarté sans examen par le major de l’U.S.A.-Air Force, et l’explication par le satellite et la planète maintenue. Le 30 septembre 1966, le colonel Hayden P. Mims, de l’Air Force, écrivit au sénateur Stanton qu’une dernière enquête avait confirmé l’explication Écho-Vénus. Or, souligne Mac Donald, cette «dernière enquête» était inventée de toutes pièces, puisque aucun des témoins n’avait jamais plus été interrogé. Peu importe: le cas fut et demeure classé parmi les «expliqués».

Depuis le début de mai, Mac Donald, que son enquête semble avoir rendu furieux, parcourt tous les grands laboratoires américains pour en exposer les résultats à ses collègues. J’eus des échos de son passage au Bureau de recherches navales (Office of Naval Research) dans différents centres de la NASA, à Los Alamos… On me dit que l’opinion scientifique américaine exerce désormais une «pression irrésistible» pour la prise en considération du phénomène, que la commission Condon, avec ses cent cinquante millions de dollars, est d’ores et déjà dépassée. Certains parlent même d’une reconversion de la NASA, d’un «projet Manhattan» pour résoudre enfin le problème.

Voilà où l’on en est aux États-Unis.

Aimé Michel

Notes:

[1] Edward Ruppelt, Report on unidentified flying objects; Gollancz, éditeur, Londres.