Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Une méditation religieuse en français:
Sur-Vivre, de Beigbeder

Article paru dans Planète N°33 (Le Journal de Planète) de mars / avril 1967 

Pour une bonne part des Français, les sondages d’opinion publique montrent que le mot religion n’évoque plus rien que de trivial: la quête aux enterrements et aux mariages, le Petit Père Combes, les bûchers de l’Inquisition, l’obéissance à un magistère, les luttes politiques. Pour ces Français-là, (et ils semblent être la majorité), le mot religion ne désigne rien d’essentiel, rien d’autre en tout cas qu’une survivance folklorique un peu envahissante.

Dans ce milieu psychologique, rien d’étonnant qu’aucun penseur religieux n’ait levé depuis des lustres. En France, un «penseur religieux», ce ne peut être (croit-on) qu’un commentateur du catéchisme, un prêcheur de Notre-Dame ou un gloseur ésotérique à l’usage de curés intellectuels (Maritain, Gilson, etc.). En ce sens, on peut répéter ce qui a été dit souvent, que deux mille ans de catholicisme ont vacciné les Français de toute préoccupation religieuse: les fils de l’Église sont les hommes les moins religieux de la Terre.

Et pourtant, «je crois en Dieu», écrivait l’anticlérical Victor Hugo dans son testament. Et pourtant, le socialiste (c’est-à-dire, à l’époque, communiste) Jaurès prévoyait que le problème religieux primerait tous les autres avant la fin du siècle. Est-ce cette prophétie qui commence à se réaliser? Voici, enfin, un authentique penseur religieux, et qui écrit en français[1].

Je ne sais pas qui est Marc Beigbeder — je n’ai lu de lui, à part ce livre, qu’un étrange roman dont, je l’avoue, je n’ai pas trouvé la clé pour les publier[2]. Mais Sur-Vivre est plus qu’un grand livre, c’est le témoignage d’une immense pensée (je pèse mes mots) et peut-être plus que cela encore, si certaine petite phrase énigmatique n’abuse pas («outre l’appel que nous avons reçu»… [p. 991]).

Une méthode pour aller au fond de l’homme contemporain

Il y a dans Sur-Vivre deux efforts qui ne vont pas sans se contrarier un peu. Il y a l’exposé d’une méthode pour aller au fond de l’homme contemporain, avec ce qu’il sait et surtout avec ce qu’il sait de fraîche date ne pas savoir. C’est la part la plus ingrate du texte, la seule qui porte un peu la marque du temps (car ce livre, publié maintenant, date de 1949, signe suffisant de sa solitude). Beigbeder y montre la vanité de tous les mots sur lesquels glose la pensée métaphysique traditionnelle: âme, corps, vie, pensée, moi, autre, etc.; et il est quand même encourageant de constater que ce coup de balai préalable serait maintenant moins utile. Les idées, que Beigbeder s’évertuait avec raison et talent à établir il y a dix-huit ans, ont, entretemps, quelque peu pénétré nos cervelles. Mais ce n’est là que la précaution oratoire de l’auteur, son introduction. La substance du livre, son deuxième effort, c’est l’exposé de la cosmologie à laquelle aboutit la méthode exposée en premier lieu. Cette cosmologie, en voici l’introduction rapidement interprétée. L’homme tel qu’il se découvre en ce moment est essentiellement un vide, une absence. Il ne devient présence à lui-même qu’autant qu’il agit. Cesser d’agir, c’est mourir (non pas cesser d’être, souligne Beigbeder, en plein accord avec les notions les plus hautes de la physique contemporaine, car à vrai dire nous ne sommes pas, et rien n’est, puisque l’être, c’est l’identité, et que tout est mouvement). Nous ne cessons donc de faire que pour mourir et nous ne faisons rien que par privation: nous mangeons parce que nous avons faim, etc. Mais quelle est cette privation dont nous souffrons et qui fait notre humanité entre naissance et mort? C’est, dit Beigbeder, une privation originelle: si nous descendons au fond de nous par cet acte suprême qu’est l’acte mystique (à la fois acte et connaissance), nous y trouvons la douleur de Dieu même, souffrant éternellement d’être séparé de nous. Notre privation n’est rien d’autre que la douleur de Dieu souffrant des suites de son acte créateur, car il crée par amour, et l’amour qui contraint n’est pas l’amour, et donc la création comporte la possibilité du refus de Dieu.

On reconnaît certes là une idée de la tradition judéo-chrétienne, mais on est tout étonné d’y être amené par une dialectique appuyée sur le seul examen de l’homme contemporain: Beigbeder laïcise en quelque sorte la goutte originelle en expliquant du même coup comment le moindre de nos actes y participe. Je ne crois pas pousser sa pensée en disant que nous existons par refus et privation de Dieu.

II s’agit d’une immense pensée

Et l’on est plus étonné encore de voir dans ce livre mystique (car c’en est un) des visions qui anticipaient sur celles des physiciens théoriciens actuels, en ce qu’elles ont de plus contraire au sens commun et donc de plus imprévisible. Il faudra, dit-il, par exemple, «aller jusqu’à croire à une simultanéité (de tous les événements de l’univers) et imaginer le drame du monde joué en un seul acte: on sera complètement dans le vrai».

Selon cette perspective, le refus «originel» de Dieu qui nous jette dans la privation cosmique est éternellement contemporain. J’y participe en écrivant ces lignes, et vous, en les lisant. Comment, dès lors, en remonter le courant? On ne résume pas le livre de Beigbeder, et je suis prêt à regretter le peu que j’en ai dit s’il n’incite le lecteur qu’à un jugement hâtif. Il ne s’agit pas d’un livre. Le mot livre est insuffisant. Il s’agit, je l’ai dit, d’une immense pensée, d’une immense expérience de pensée à laquelle on devine que ce livre n’est qu’une allusion. Peut-être, il est vrai, les dimensions de cette expérience n’apparaîtront-elles clairement qu’à ceux qui savent déjà de quoi il s’agit. Ce que je sais, c’est qu’à ceux que toute bondieuserie rebute, qui abominent toute idée d’allégeance et d’aliénation, mais qui cependant soupçonnent à l’homme une dimension religieuse dont ils voudraient sur eux-mêmes tenter l’exploration, on peut dire sans crainte de duper personne: lisez Sur-Vivre. C’est peut-être le seul livre de langue française actuellement lisible sur ce sujet. Que l’on ne se laisse pas rebuter par les quatre-vingt-dix premières pages. Au besoin, qu’on les saute à la première lecture: elles s’éclaireront à la deuxième et ne sont pas d’abord indispensables. Que l’on saute même les considérations latérales sur l’économie, l’histoire, la politique. Mais le reste, qu’on le lise mot après mot. La langue est dense, précise, hardie. Tout y est significatif et profond. Et l’on y sent, par-delà l’indicible deviné, la présence (rare en ce temps, n’est-ce pas?) du bon.

Aimé Michel

Notes:

[1] Marc Beigbeder: Sur-Vivre.
[2] Marc Beigbeder: les Cacagom. (Ces deux livres sont édités par Robert Morel, le Jas, 04 Le Revest-St-Martin. Il a fallu l’intelligence d’un éditeur installé dans un village de Haute-Provence pour les publier.)

Une page de SUR-VIVRE

Le mystique souffre de la souffrance de Dieu; devenu impuissant par cette séparation première et sa persévérance, il témoigne en souffrant que l’absence de Dieu ne tient pas à un jeu, comme il serait à croire s’il était actuellement tout-puissant, mais à un drame, une incapacité dramatique causée par un drame premier et qui continue, incapacité non voulue, mais subie, dont il souffre lui-même douloureusement le premier. Le mystique témoigne que Dieu est tenu en échec, défait et prisonnier [...]; c’est même, dans la mesure où on peut faire des distinctions, le plus haut étage de sa souffrance que celui où il s’identifie à la souffrance de Dieu et à son actuelle misère. Si je parle un langage chrétien, je dirai que c’est à la Crucifixion qu’il s’agit avant tout de regarder, sachant qu’elle persiste et donne actuellement l’image la plus vraie de la situation et du sort de Dieu, car si la Résurrection a bien eu lieu, c’est comme promesse et comme espérance.