Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Une nouvelle énigme de Pirî Reis dans la Grèce antique?

Article paru dans Planète N°34 (Le Journal de Planète) de mai / juin 1967

Un érudit français, spécialiste de la littérature et de la mythologie grecques anciennes, vient de publier une découverte qui, si elle se confirme, nous obligera probablement à remettre en cause toutes les théories sur l’origine de la civilisation occidentale.

Supposons, écrit-il en substance[1], que l’on porte sur la circonférence d’un cercle centré à Delphes les douze signes du zodiaque en tenant compte des grandes directions astronomiques (équinoxes et solstices) et de leur correspondance sur la carte du monde grec. Donnons à ce cercle un rayon égal à la distance Delphes-Leucade (choix qu’il serait trop long de justifier ici), et voyons ce que l’on trouve dans les douze régions ainsi localisées.

1. Dans la région du Bélier, la grande île de Céphalonie. Or, la tête (kephalê en grec) est le signe traditionnel du Bélier. On trouve aussi la ville de Kranê, dont toutes les anciennes monnaies portent d’un côté une tête de bélier et de l’autre l’empreinte d’un pied de bélier.
2. Dans la région du Taureau, Olympie, qui, avant de devenir la ville de Zeus, fut à l’origine celle d’Héra-aux-yeux-de-vache.
3. Dans les Gémeaux, Sparte, la ville de Castor et Pollux.
4. Dans le Cancer (signe de la lune), Cythère, dont la Vénus fut d’abord une déesse lunaire.
5. Dans le Lion (signe solaire), la ville d’Hermoniê, dont les quatre temples étaient dédiés, l’un à Hélios (le soleil) et les trois autres à Apollon, dieu de la lumière.
6. Dans la Vierge, Athènes (la ville d’Athéna) et Délos, où régnait une triade de déesses féminines se rapportant aux trois décans de la vierge.
7. Dans la Balance (signe vénusien), Thèbes, ville d’Aphrodite, et Ptoion, en Béotie, où se trouvait le sanctuaire de la Balance.
8. Dans le Scorpion (qui fut d’abord le signe de l’Aigle), la ville de Chalcis, dont les monnaies représentent un aigle enlevant un serpent.
9. Dans le Sagittaire, le Pélion, appelé par les Grecs le «pays des Centaures».
10. Dans le Capricorne, l’oracle d’Edesse, dont les monnaies représentent une chèvre.
11. Dans le Verseau, Eléa, dont les monnaies portent d’un côté Pégase, de l’autre le trident de Poséidon.
12. Enfin dans les Poissons (signe de Cassiopée), on trouve essentiellement la mer et un peu de territoire où se trouve la ville de Kassopê.

Toutes ces coïncidences sont déjà troublantes. Mais voici mieux encore. Pour des raisons impossibles à expliquer brièvement, Jean Richer aboutit un jour à conclure que Sardes, en Asie Mineure, dut être, elle aussi, à une époque très ancienne, le centre d’un zodiaque sacré. Il traça donc les lignes zodiacales et, sachant que les points les plus importants sont les intersections de ces lignes avec les côtes, il prévit que les villes de Patare et de Xanthos auraient pour symbole le Lion, celle de Sidê, Athéna, celle de Lampsaque Pégase.

Or, voici ce que l’on trouve dans le catalogue des monnaies du British Museum: les villes de Lycie (Patare, Xanthos) offrent dans leurs monnaies un répertoire complet des symboles du Lion; la grande déesse de Sidê était Athéna, qui y avait son temple et dont les monnaies reproduisaient l’effigie; et enfin toutes les monnaies anciennes de Lampsaque portent un cheval ailé.

De telles coïncidences, Jean Richer a rempli des centaines de fiches et son livre en est nourri dans toute son épaisseur, qui est grande. La lecture qu’il nous offre est sans doute (avec, dans un tout autre ordre d’idées, les Certitudes irrationnelles du Dr Cuénot[2]) la plus étrange que l’on puisse faire actuellement en français. Seuls les spécialistes réussiront peut-être, au prix sans doute d’un long travail, à décider si le système de Jean Richer peut être expliqué par le hasard. On doit s’attendre dès maintenant à de violentes réactions. Pourquoi? Parce que, si ce chercheur a vu juste, sa découverte est inexplicable: les localisations prévues sur la carte, à des distances atteignant parfois mille kilomètres, présupposent en effet l’existence de la carte, et d’une carte exacte, telle que seule la trigonométrie la plus fine peut l’établir. II est vrai certes qu’Ératosthène avait su mesurer en Égypte le méridien terrestre avec une extraordinaire précision. Mais la géographie sacrée décrite par Richer précède d’au moins un demi-millénaire les laborieux calculs d’Ératosthène. De plus, si cette géographie existait à une époque si reculée, supposant une science comparable à la nôtre, il fallait encore que sa connaissance fût universellement répandue parmi les premiers envahisseurs indo-européens de la Méditerranée orientale, puisqu’elle aurait guidé la fondation des villes, l’installation des peuples, le choix des puissances divines tutélaires.

Tout cela est inconciliable avec l’image que nous nous faisons actuellement de cette époque: on va donc très certainement assister à une offensive impitoyable contre les résultats proposés par Jean Richer, ce qui nous fait un devoir de signaler à nos lecteurs son livre surprenant. Qu’ils le feuillettent d’abord chez le libraire: ils seront vite convaincus de sa formidable érudition et du sérieux de sa démarche. L’éditeur l’a d’ailleurs bien compris, qui lui a accordé une luxueuse présentation. Souhaitons du courage à Jean Richer: il en aura besoin. Pour ma part, je proposerai seulement deux remarques. Tout d’abord, ayant, dans de tout autres buts que Jean Richer, longuement étudié moi-même la signification possible des dispositions rectilignes sur une carte[3], j’ai pu mesurer les difficultés de cette recherche pleine d’embûches. Il semble que Richer ait renoncé à le faire lui-même, non sans sagesse, se bornant à établir le dossier historique du problème. Mais il faudra bien y venir, et l’on va voir, pour la première fois sans doute, l’histoire devenir une discipline mathématique.

Ensuite, à supposer que Richer ait mis au jour un fait réel, quelle serait sa signification? La même exactement que celle du problème posé par les cartes de Pirî Reis, si même il ne s’agit pas d’un seul et unique problème. Les cartes de Pirî Reis pourraient bien n’être que la dernière épave de cette science engloutie qui sema jadis dans le Moyen Orient les germes de la nôtre.

Aimé Michel

Notes:

[1] Jean Richer: Géographie sacrée du monde grec (Hachette).
[2] Dr A. Cuénot: les Certitudes irrationnelles (édit. Planète).
[3] Aimé Michel: À propos des soucoupes volantes (édit. Planète).