Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Uri Geller et ses spectateurs sous le microscope

Revue Question De N°15, 4e trimestre 1976

 

Croyez-vous que les performances de Uri Geller sont authentiques? Que Uri est un prestidigitateur? Un charlatan? Que les gens qui croient à ses pouvoirs sont des simples d’esprits? Voici, transmis par A. Michel, les résultats d’une enquête de la revue allemande «Bild».

 

Le fond du problème étant laissé de côté en attendant que les savants nous proposent une interprétation, on peut procéder par sondage et mesurer statistiquement comment réagit le public devant les prouesses réelles ou alléguées du jeune Israélien. C’est ce qu’a fait une équipe de l’université de Fribourg-en-Brisgau, sous les auspices de son institut d’hygiène psychologique, à la suite des disputes soulevées dans la presse par son apparition à la télévision allemande en janvier 1974[1].

Les médecins et psychologues de l’institut, auteurs de la recherche (H. Bender, R. Hampel, H. Kury, S. Wendlandt) ont d’abord organisé une expérience avec la collaboration du quotidien Bild. Il fut demandé aux lecteurs de Bild de déposer des montres détraquées ainsi que des couteaux, fourchettes, etc., sur un numéro de Bild, chez eux, à une heure où Geller se concentrerait à distance sur tous ces objets.

Sur les 2’550 réponses reçues, 553 émanaient de personnes affirmant avoir vu de leurs yeux des fourchettes se tordre toutes seules, des montres se remettre à marcher, etc. Ce sont ces personnes qui furent étudiées directement par les chercheurs. On leur demanda d’abord de décrire ce qu’elles disaient avoir vu (première partie du questionnaire). Leurs réponses, semble-t-il, n’apprennent rien que l’on n’eût déjà entendu: les témoins de Bild ont vu ce que disent avoir vu les témoins français, anglais ou américains, et ces témoins ne se différencient en rien du public en général.

Le questionnaire précisait ensuite le détail des «observations»: 402 personnes avaient vu 559 montres ou pendules se remettre en marche; 151 personnes avaient observé 243 cas de déformation spontanée de couverts.

Soit Geller a des pouvoirs, soit il a «un truc»

Puis le questionnaire en venait à l’opinion personnelle des témoins sur ce qu’ils avaient vu. La moitié environ pensait que Uri Geller était la cause directe des phénomènes observés, 19% que ces phénomènes étaient seulement déclenchés par Geller à travers les témoins. On nota que les connaissances en parapsychologie n’étaient pas sans influencer la nature des réponses.

Une telle expérience statistique n’a de sens que par comparaison avec un groupe de témoins neutres. Ce groupe, d’un nombre égal, pris aussi parmi les lecteurs de Bild, n’avait participé à aucune expérience avec Geller: c’étaient seulement des lecteurs de Bild. On trouva que plus de la moitié de ce groupe pensait qu’il y avait «un truc» ou, si l’on préfère, que les phénomènes n’étaient qu’une supercherie (2% de ceux qui avaient participé à l’expérience avaient la même opinion). Enfin, on nota chez les participants à l’expérience un plus fort intérêt pour l’«occultisme». La conclusion des auteurs est d’ailleurs que l’ensemble des résultats est symptomatique de l’actuelle vogue de l’«occultisme».

25% des témoins n’ont pas d’opinion

Ces résultats appellent quelques réflexions.

D’abord, l’expérience a été faite parmi les lecteurs de Bild. Je ne connais pas cette publication. Mais il est certain que le titre opère déjà un choix. En France, je doute, par exemple, que l’on obtiendrait des résultats identiques chez les lecteurs de l’Expansion et chez ceux du Monde (je crois d’ailleurs qu’on aurait des surprises).

Ensuite, parmi les «témoins», on notera qu’environ un quart n’exprime aucune opinion sur la cause des phénomènes. Personnellement, à supposer que j’aie vu quelque chose, c’est parmi ceux-là que je me serais classé. Comment peut-on assigner une ou des causes à des phénomènes qu’aucune théorie ne sait expliquer? Tout ce que l’on peut dire, si vraiment l’on constate que des couverts se tortillent sur un journal sans que quelqu’un y touche, et ce, chez soi, à deux cents kilomètres de Geller, portes et fenêtres closes, sous les yeux de la famille et loin de ses doigts, c’est qu’il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que ne le pensent les ignorants. J’appellerais volontiers de ce nom les 2% de sujets qui, ayant vu, préfèrent croire qu’«il y a un truc» (toujours à supposer qu’ils aient réellement vu dans leur propre cuisine des fourchettes et des couteaux se tortiller sur un journal sans que quelqu’un y touche). Si tous les humains étaient de cette trempe, nous serions encore dans la caverne à manger de l’ours et à couvrir nos femmes sans nous douter que c’est ainsi qu’elles attrapent le gros ventre. Ces 2% de sujets sont vraiment les fortes têtes à qui on ne la fait pas. Je préférerais, quant à moi, penser que ma vue est faible, mon esprit incertain et prendre conseil de plus savants ayant observé la chose bien des fois. Un mot enfin sur la «vogue de l’occultisme» à laquelle font allusion les auteurs. Il faudrait définir ce qu’on entend par «occultisme». Il fut un temps où les «savants» classaient dans ce chapitre la question de l’aimant qui se tourne toujours vers le nord, celle des marées, celle des antipodes et celle de l’interprétation des rêves. La raison donnée était que là où aucune explication n’existait, spéculer alimentait la superstition.

Je crois, en effet, que spéculer sur des causes possibles quand il n’existe aucune théorie vérifiable, c’est alimenter la superstition. Ainsi en est-il du «complexe d’Œdipe» en ce qui concerne l’interprétation des rêves; c’est pourquoi la psychanalyse est une superstition et une secte. Mais observer longuement et objectivement ce qu’on voit et chercher à le faire varier en modifiant les circonstances finit toujours, ou du moins a toujours jusqu’ici fini, par permettre l’élaboration d’une théorie vérifiable: ainsi en est-il de la science des rêves fondée sur l’électrophysiologie.

On ne peut pas tout rejeter d’un haussement d’épaules

J’ignore si Uri Geller est le plus grand prestidigitateur de tous les temps ou s’il est à l’origine de phénomènes actuellement inexplicables. Les cent cinquante et une personnes qui disent avoir vu de leurs yeux des couverts se tordre tout seuls sur un journal me troublent cependant: vraiment, je n’ose pas m’affirmer plus malin qu’elles et rejeter d’un haussement d’épaules ce qu’elles racontent. Je n’ai guère confiance dans les gens qui se croient plus malins que les autres. L’expérience montre que cette opinion est surtout répandue chez les imbéciles. J’en ai connu de ces sceptiques qui, voyant les premiers hommes marcher sur la lune, disaient: «C’est du cinéma, ils ne sont pas plus sur la lune que moi.» Faisons-leur confiance et l’on sera sous peu de retour dans les cavernes à manger de l’ours.

Aimé Michel

Notes:

(1) H. Bender, R. Hampel, H. Kury, S. Wendlandt: «Der „Geller Effekt“, eine interview und Fragebogenuntersuchung», in Zeitschrift für Parapsychologie und Grenzgebiete der Psychologie, Part. I, 1975, vol. 17, p. 219; Part. II, 1976, vol. 18, p. 1.