Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Vers une méta-logique

Préface du livre de Jacques Vallée Le collège invisible, Albin Michel, 1975

 

Le collège invisible

Le nouveau livre de Jacques Vallée a le goût de ces cauchemars dans lesquels on voit grandir une menace que rien ne peut arrêter ni détourner: un goût de fatalité et de déjà vu. Ce qu’il nous décrit, c’est en effet le lent basculement d’une civilisation, se développant dans l’indifférence générale. À mesure qu’on le lit, des souvenirs historiques reviennent en mémoire: la fin de la Grèce, la fin de Rome, la fin du Christianisme médiéval. On me permettra d’ajouter quelques arguments à son magistral exposé: 1. Le lecteur sera peut-être tenté de douter que l’obsession grandissante des OVNI[1] présente ce caractère de généralité supposé par Vallée. Voici donc des chiffres irrécusables. En 1966, un sondage Gallup établissait qu’aux États-Unis 5,5% de la population adulte disaient avoir vu des OVNI. En novembre 1973, soit à peine sept ans plus tard, ce chiffre avait doublé, passant à 11%. Il n’existe pas de sondage aussi bien fait pour les autres pays. Mais on dispose de quelques moyens de comparaisons fiables, qui démontrent la même évolution dans tous les pays technologiquement avancés, y compris les pays de l’Est. 2. Le lecteur sera peut-être aussi tenté de sous-estimer la gravité de cette évolution des esprits. Peut-être pensera-t-il qu’après tout, ces gens qui voient des soucoupes volantes sont une minorité marginale composée de faibles d’esprits sous l’influence d’une psychose collective. Voici donc d’autres chiffres. D’abord, tous les sondages[2] montrent que loin d’être marginaux, les témoins des OVNI représentent un échantillonnage fidèle de la population: ils comptent l’exacte proportion requise, non seulement d’illettrés, mais aussi de bacheliers, d’ingénieurs, d’ecclésiastiques, de professeurs d’Université, de savants, même du plus haut niveau. Ils comptent la proportion requise de fous et d’exaltés, mais aussi de personnes normales et responsables. Et si peut-être une différence se laisse appréhender, c’est qu’il y aurait plutôt davantage de témoins hautement éduqués et hautement responsables. Le sondage de novembre 1973 compte parmi les témoins 12% de diplômés des Universités. Quant à l’influence de ces témoins sur la psychologie collective, les sondages nous apprennent que, toujours à la date de novembre 1973, cinquante et un pour cent de la population adulte globale se disait convaincue que les OVNI sont vraiment un phénomène non identifié, rebelle à toute explication. Il y avait donc en 1973 plus de la moitié de la population adulte américaine pour qui la présence réelle dans l’environnement humain d’un phénomène non rationalisé était un fait admis. 3. Enfin, on dira peut-être que ces chiffres traduisent simplement un désarroi historique général, normal et prévisible en toute époque d’incertitude et d’angoisse sur l’avenir, et que la cause ne doit pas en être recherchée dans les OVNI eux-mêmes, mais bien au contraire dans la crise du pétrole, la menace atomique, et autres sources de crainte sans lesquelles les OVNI disparaîtraient bientôt comme par enchantement. Mais pour penser ainsi, il faut ne rien connaître au dossier du phénomène. L’une des vagues d’observations les plus denses de l’histoire des OVNI s’est déroulée en Papouasie orientale, parmi une population qui ignorait jusqu’à l’existence du pétrole, de l’atome et de tous nos motifs supposés d’angoisse, et qui n’avait jamais entendu parler d’OVNI auparavant. Pas plus que Vallée, je ne sous-entends ici quoi que ce soit sur la nature réelle du phénomène. Je m’en tiens à sa sociologie. Mais qui est habilité à nous dire si quelque chose est vrai ou faux? Tant que nous croirons aux valeurs de la civilisation qui est la nôtre, il n’y a qu’une réponse à cette question: la science seule est habilitée à nous dire cela. Eh bien, force nous est de constater qu’aucune catégorie sociale n’est plus convaincue de l’existence réelle des OVNI que les savants qui ont étudié les témoignages. Un sondage datant du début 1974 montre que, parmi ceux-ci, plus de 95% pensent qu’il s’agit d’une réalité, les autres refusant simplement de se prononcer. Et qu’on ne croie pas que ces savants soient déjà contaminés d’avance par le fait même qu’ils avaient décidé d’étudier le phénomène, et qu’ils appartenaient donc d’emblée, au départ, à la frange toujours présente des «savants fous»: ces 95% comptent une forte majorité d’individus qui n’ont étudié les OVNI que parce qu’on les en avait chargés. Il s’agit bien de savants quelconques. 4. Vallée montre fort bien dans ce livre qu’un des camouflages les plus sûrs pour échapper à l’attention de l’élite intellectuelle d’une culture fondée sur la science et la raison, c’est l’absurdité. Là encore, je voudrais répondre à ceux qui seraient tentés de ne voir dans cette thèse qu’une séduisante vue de l’esprit. Ce que décrit Vallée s’est déjà produit dans l’Histoire, exactement de la même façon, à la fin de la civilisation antique. Cette civilisation était fondée, entre toutes les autres, sur la science et la raison. Je ne peux, dans ces brèves lignes, que renvoyer au dernier chapitre du livre admirable d’E. R. Dodds, le grand helléniste d’Oxford[3]. Il y décrit avec une science sans égale la montée accélérée de l’absurde dans les soubassements de la société antique à partir du IIe siècle avant notre ère, et surtout pendant les derniers siècles de Rome, face à une intelligentsia toujours éclairée par le génie rationaliste de la Grèce. Oui, le camouflage par l’absurde a déjà une fois triomphé de la raison, et ce fut la plongée des hommes dans plus d’un millénaire de ténèbres, de violence, de folie, avec une éclipse totale de la science. Imaginons un de ces savants alexandrins éduqués et intellectuellement nourris de la lecture d’Archimède, d’Euclide, d’Ératosthène, d’Aristote, par exemple l’astronome Ptolémée. Imaginons cette scène: Ptolémée parcourant l’Apocalypse, ou plutôt l’une des nombreuses  «Apocalypses» qui circulaient alors. Comment un Ptolémée pouvait-il réagir à pareille confrontation? Par un haussement d’épaules écœuré. L’idée d’accorder la moindre attention à un tel tissu d’incompréhensibles billevesées ne pouvait évidemment lui venir. Cette scène a dû se produire des milliers de fois à la fin de l’Antiquité classique. Et l’on sait que chaque fois ce fut le même haussement d’épaules, puisqu’il n’existe de cette époque aucun examen critique des doctrines, idées, et allégations de la «contre-culture» dont l’Apocalypse était une expression. Cette contre-culture était trop absurde pour retenir l’attention d’un lecteur de Platon. Un peu de temps (très peu!) se passa, puis la contre-culture triompha, et Platon fut jeté aux oubliettes pour mille ans. Voilà peut-être à quoi nous assistons une deuxième fois. 5. «Mais cette fois, nous avons la technologie et la science expérimentale.» Cette remarque réconfortante est celle à laquelle, voilà quelques mois, Vallée et moi étions quand même parvenus après avoir discuté des idées de son livre. C’est vrai. Cette fois, nous avons un instrument nouveau, et d’autant plus puissant qu’il se développe selon des lois exponentielles ayant complètement échappé au contrôle humain. Aucune erreur ni sottise humaines ne semblent plus pouvoir détruire la science et la raison, puisque l’essor de la science et de la raison est devenu un phénomène apparemment indépendant de notre volonté. La question est de savoir si la nature même de l’essor scientifique le met vraiment à l’abri de tout risque d’effondrement. Et précisément je vois à la science un talon d’Achille qui, sauf imprévisible révolution, me semble irrémédiable. Si le «système de contrôle» dont parle Vallée attaque la science par ce défaut, il ne saurait exister aucun moyen de s’en rendre compte, et donc aucune riposte. Ce talon d’Achille, c’est la nature statistique du constat scientifique. On se sert souvent en science de tables de nombres aléatoires. Ces tables sont une collection de nombres entre lesquels n’existe aucune corrélation. Si, dans une telle table, je remplace telle ligne par telle autre, ou telle page par telle autre, il ne se passe rien, il n’en découle rien que nous puissions déceler par des expériences basées sur les chiffres tirés de la table. Et cependant ces chiffres obéissent à des lois qui sont celles du hasard: par exemple je peux prévoir à peu près combien de fois, dans une page, se trouvera le nombre 6, ou la série 4, 2, 1. Cette prévision reste valable même si je change tous les nombres de la page en leur substituant ceux d’une autre page. Nous avons là le modèle d’une connaissance scientifique précise portant sur un ensemble de données (des nombres) pouvant être toutes changées impunément, sans qu’un moyen rationnel de le savoir soit même concevable. Or, il n’existe de connaissance scientifique que statistique. Tous les phénomènes de l’Univers se décomposent en événements aléatoires, donc rigoureusement interchangeables. Si un malin génie (ou un système de contrôle) se mêlait de changer tous les événements singuliers de l’Univers, tout serait modifié sans que nous puissions jamais nous en apercevoir. Voici un exemple particulier d’un tel événement indécelable: si, voilà cent ans, un système de contrôle s’était mis à intervenir dans toutes les rencontres entre ovules et gamètes au moment de la fécondation, aucun des hommes actuellement vivants n’aurait vu le jour, aucun de nous n’existerait. Et les hommes qui existeraient à notre place n’auraient aucun moyen d’être jamais avertis qu’ils ont été mis en place par le système de contrôle. Cette spéculation a certes de quoi démoraliser, mais nous avons une excellente raison de penser qu’elle ne s’applique pas rigoureusement au cas des OVNI et à la montée de l’irrationnel qu’ils représentent. C’est que, précisément, les OVNI sont décelables. Ils apparaissent dans le visible. Ils se manifestent dans le cadre de notre perception. On peut les étudier. Mais contradictoirement, ils se manifestent d’une façon telle que nous savons qu’ils dépassent aussi le cadre de notre perception et de notre entendement. Le présent ouvrage de Vallée marque une étape essentielle dans notre prise de conscience de cette réalité qui pour une part nous dépasse. Quiconque le lira sérieusement reconnaîtra son importance historique. Sans doute n’avons-nous aucune idée, ou qu’une idée bien incertaine, de la façon dont la raison humaine pourra affronter ce qui la dépasse. Mais peut-être le plus important sera-t-il acquis quand nous aurons admis la nature du défi qui nous est porté. De ce sang-froid, Vallée nous donne ici un modèle. Sa réflexion introduit la recherche d’une méta-logique capable de manipuler les phénomènes qui la dépassent en écartant une fois pour toutes le piège séculaire de la superstition, ce cauchemar de la raison. Les cauchemars perdent de leur empire et tendent à se dissiper dès que l’on fait l’effort de s’éveiller.

Aimé Michel

Notes: [1] OVNI: Objet volant non identifié. [2] Voir notamment l’étude d’Aldora Lee dans le rapport Condon. [3] Les Grecs et l’irrationnel, Édition Montaigne 1965. Publié d’abord sous le titre The Greeks and the irrational, Univ. of California Press, Berkeley 1959.